Certains l’appellent le «Godzilla» des El Niño. David Phillips a aussi entendu d’autres surnoms. «Surpuissant. Turbo. Bon sang, ça a vraiment attiré l’attention», a affirmé ce climatologue de longue date chez Environnement et Changement climatique Canada.
Depuis des mois, les experts mettent en garde contre la possibilité que le phénomène El Niño actuel batte tous les records. Ça semble désormais encore plus probable, après que l’agence météo de l’ONU a prévu une probabilité de près de 100% qu’il persiste au moins jusqu’en février — c’est la première fois qu’elle émet une prévision aussi catégorique sur El Niño.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
«Si cette trajectoire se poursuit, il pourrait être plus puissant que tout ce qu’on a connu depuis le début de nos observations», avait souligné la secrétaire générale de l’Organisation météorologique mondiale, Celeste Saulo, lors d’une conférence de presse à Genève jeudi dernier. «C’est donc littéralement hors des échelles qu’on utilise depuis quatre décennies.»
Beaucoup de Canadiens connaissent bien les phénomènes El Niño, qui peuvent être associés à des hivers plus doux que d’habitude au Canada. On sait qu’ils peuvent causer des ravages dans certaines régions du monde, notamment des sécheresses dans certains pays et des pluies torrentielles dans d’autres.
En juillet, des pluies qui ont duré une semaine, attribuées à El Niño, ont fait au moins 10 morts au Chili. En Amérique centrale, la sécheresse a conduit à des déclarations d’état d’urgence au Honduras, au Salvador et au Panama.
«Ça peut clairement causer des problèmes à l’échelle mondiale. Ça rend les tempêtes plus violentes. Ça affecte l’approvisionnement alimentaire», a rapporté le climatologue David Phillips. Il a noté que le canal de Panama réduit actuellement le nombre de navires autorisés à le traverser à cause du manque de précipitations, la pluie étant la source d’eau utilisée dans le canal.
El Niño est un phénomène météorologique complexe qui se produit tous les deux à sept ans et qui est étroitement lié au réchauffement des eaux tropicales de l’est du Pacifique.
«Il pourrait atteindre son pic en novembre ou décembre. Mais il restera présent jusqu’au printemps prochain, et continuera d’influencer notre météo.»
— David Phillips, climatologue chez Environnement et Changement climatique Canada
Le phénomène actuel a commencé à se manifester à la fin du printemps et continue de s’intensifier alors que les océans n’ont jamais été aussi chauds à l’échelle mondiale, la température moyenne ayant atteint un record en août.
«C’est un El Niño particulièrement intense, mais il se produit dans un contexte où les océans n’ont jamais été aussi chauds», a indiqué le climatologue.
Les prévisionnistes américains estiment à environ 70% les chances que cet El Niño dépasse en intensité les précédents épisodes remontant à 1950.
Un hiver «clément et modéré»
Pour les Canadiens, l’effet le plus notable serait probablement un hiver plus doux, dominé par l’air du Pacifique plutôt que par celui de l’Arctique, selon le climatologue.
«Cet hiver sera globalement plutôt doux, clément et modéré», a prédit M. Phillips.
Il ajoute que ça pourrait se traduire par des économies sur les factures de chauffage — et une déception pour les skieurs, qui risquent de rester sur la touche plus souvent qu’ils ne le voudraient.
«On va avoir moins de neige et plus de pluie dans l’Ouest, ce qui va poser des problèmes au printemps : des feux de forêt plus précoces, plus de sécheresse», a-t-il précisé.
Les agriculteurs des Prairies, qui ont eu beaucoup de précipitations cette année, pourraient aussi se retrouver face à des conditions sèches au printemps, selon lui.
«Ils pourraient se retrouver en situation de sécheresse, car il y aura moins de neige, moins d’eau d’irrigation et moins de précipitations», a mentionné le climatologue. «En général, il y aura des gagnants et des perdants, comme c’est le cas chaque hiver.»
Un gagnant probable: le Canada atlantique, car un phénomène El Niño a tendance à réduire l’activité des ouragans dans l’Atlantique. M. Phillips s’attend à voir moins de tempêtes de ce type cet automne. «Il n’y en aura pas zéro, mais elles seront très rares — moins nombreuses qu’à l’accoutumée», a-t-il prévenu.
Une chaleur record probable en 2027
Les scientifiques soulignent que le phénomène El Niño de 2023-2024 a contribué à faire de 2024 l’année la plus chaude jamais enregistrée, et les responsables de l’OMM ont déclaré jeudi que 2027 pourrait bien battre ce record.
Le climatologue chez Environnement et Changement climatique Canada n’a guère de doutes à ce sujet.
«Tout le monde s’accorde à dire qu’en 2027, une fois qu’El Niño se sera dissipé, la chaleur résiduelle continuera de réchauffer l’air et les océans», a-t-il rapporté. «Quand ils plongeront ce thermomètre pour mesurer la température, ils diront: “Eurêka, 2027 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale”, tant dans l’atmosphère que dans les océans.»
«Les climatologues s’amusent peut-être à suivre ça, mais les conséquences sont très graves pour tout le monde», a-t-il nuancé.
