À l’approche de la rentrée scolaire, l’intelligence artificielle (IA) se fait bien présente dans les écoles, peu importe le niveau d’éducation. Pour un expert, l’enjeu de la rentrée n’est pas de savoir s’il faut permettre ou non l’utilisation de l’IA, mais bien d’apprendre aux élèves et aux professeurs à s’en servir intelligemment.
«Je pense que l’intelligence artificielle est un peu le génie qui est sorti de la bouteille, donc c’est difficile de le faire re-rentrer», a affirmé Patrick Charland, professeur titulaire au département de didactique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Le ministère de l’Éducation du Québec a mis à jour cette année son «Guide destiné au personnel enseignant sur l’utilisation pédagogique, éthique et légale de l’intelligence générative», qui avait d’abord été publié en 2024. Le Pr Charland estime que le fait de préciser «la forme des apprentissages qui devraient être réalisés en matière d’IA», autant chez les élèves que chez les enseignants, fait partie des questions qui entourent la présente rentrée scolaire.
«À mon sens, l’enjeu de la rentrée, ce n’est pas tant d’interdire ou de permettre l’IA, mais c’est vraiment d’apprendre aux élèves et aux profs à s’en servir intelligemment», a-t-il souligné.
Florent Michelot, professeur adjoint au département des sciences de l’éducation de l’Université Concordia, estime qu’une discussion entre les parents et les enfants concernant le numérique est aussi nécessaire.
«Il y a vraiment un enjeu de développement de littératie numérique qui est malheureusement trop peu pris en compte, qui est souvent délégué au seul contexte scolaire, alors que ça touche à d’innombrables aspects de la vie. On parle de citoyenneté numérique, on parle d’hygiène numérique», a fait valoir le Pr Michelot.
Le Pr Charland a dit qu’il est important de doter les élèves d’une culture ou d’une littératie de l’IA, car cette technologie est désormais présente dans tous les milieux de travail.
«Pour qu’on arrive à un niveau de formation sur l’IA, il faut repenser potentiellement en 2026 les programmes du primaire jusqu’à la fin de l’universitaire, pour s’assurer que cette compétence numérique là de littéracie de l’IA soit potentiellement développée dans notre système éducatif», a-t-il soutenu.
En ce qui concerne les enseignants, le Pr Charland explique qu’il y a peu de réponses et de lieux de formation concernant une intégration pertinente de l’IA.
«C’est sûr que l’IA peut être aidante puis soutenante pour les enseignants, pour les aider à planifier des séquences didactiques, générer des exercices, des mises en situation et du matériel pédagogique qui serait peut-être intéressant pour de la différenciation pédagogique. Clairement, par contre, il y a une série de questions et d’enjeux qui se soulèvent pour lesquels les enseignants n’ont peut-être pas complètement de réponses claires, par rapport à une intégration légitime dans les salles de classe», a indiqué le professeur de l’UQAM.
Les professeurs Charland et Michelot ont tous deux souligné que l’IA soulève des enjeux éthiques et qu’elle pourrait comporter des impacts négatifs.
«Finalement, c’est basé sur du vol de données, on va se le dire», a indiqué le Pr Michelot, affirmant que l’IA y a aussi des limites en termes de propriétés intellectuelles et sur le plan environnemental.
M. Charland a pour sa part évoqué une récente étude du MIT Media Lab, intitulée «Your Brain of ChatGPT», qui montrait que «l’utilisation de l’IA pouvait mener à cette idée d’une réduction de l’engagement et de la rétention de certains élèves».
«Il faut le dire, l’IA peut aussi contribuer à augmenter le fossé dans l’équité numérique et de la fracture entre des élèves qui seraient outillés, bien accompagnés, versus des élèves moins outillés provenant de milieux moins nantis», a-t-il ajouté.
Il a toutefois soutenu que l’IA peut avoir des avantages pédagogiques pour les élèves.
«L’IA peut servir de tuteur pour les aider à pratiquer ou à avoir une certaine forme de rétroaction qui est immédiate dans des systèmes qui sont bien contrôlés, puis qui sont bien entraînés à ne pas leur donner la réponse tout de suite, mais à leur répondre par d’autres questions», a souligné le Pr Charland.
Il a dit que l’IA pourrait également venir en aide aux élèves ayant des besoins particuliers, en effectuant des synthèses vocales, par exemple.
Revoir les évaluations
L’enjeu de l’utilisation de l’IA afin de tricher dans les travaux scolaires a également fait les manchettes dans les derniers mois. Selon le Pr Michelot, l’IA a amené les professeurs à revoir le rôle des évaluations, et à les repenser différemment.
«La révolution de l’IA, elle pousse aussi le système éducatif à repenser le rôle de l’évaluation. On a longtemps considéré l’évaluation, les examens, etc., comme un outil un peu “sanction”. L’évaluation, elle est aussi là pour voir si l’élève s’est développé, mais l’évaluation, elle peut aussi être là pour accompagner l’élève dans son développement», a-t-il expliqué.
Outre le retour à des examens en classe avec du papier et un crayon, il existe d’autres façons d’évaluer les élèves dans des contextes où il ne serait pas possible pour eux d’utiliser l’IA, selon le Pr Michelot. Par exemple, un examen écrit pourrait être remplacé par une discussion orale avec l’enseignant, où il est plus difficile de tricher, souligne M. Michelot.
Le Pr Charland a d’ailleurs indiqué que, malgré le fait que les outils de détection de l’IA se soient raffinés, ils demeurent «assez peu fiables» et qu’il n’est actuellement pas recommandé aux institutions de s’en servir.

