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Méfiez-vous de ceux qui affirment que l’argent n’a pas d’importance

Laissez-moi vous parler de Deborah. Une dame de mon entourage qui a toujours affirmé, haut et fort, que l’argent n’avait aucune importance à ses yeux.

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Chronique Fabien Major | «Méfiez-vous de ceux qui affirment que l’argent n’a pas d’importance» (Banque d'images Envato et montage Noovo Info) Chronique Fabien Major | «Méfiez-vous de ceux qui affirment que l’argent n’a pas d’importance» (Banque d'images Envato et montage Noovo Info) (Banque d'images Envato)

Vous les avez tous croisés. Au souper de famille, lors d’un cinq à sept, ou même dans la salle d’attente du médecin. Ces gens qui lèvent le nez sur les conversations d’argent, qui agitent la main avec dédain et lancent, d’un air serein : « Moi, l’argent, ça ne m’intéresse pas vraiment. » Derrière cette phrase qui semble noble — voire sage — se cache souvent une réalité psychologique bien plus complexe, et parfois franchement troublante.

La psychologie nous enseigne que les convictions les plus fermement exprimées sont souvent celles qui n’ont jamais été testées. Dire que l’argent n’est pas important est facile quand on n’en manque pas… ou qu’on n’en a jamais eu suffisamment pour que sa perte signifie quelque chose de concret.

Laissez-moi vous parler de Deborah. Une dame de mon entourage qui a toujours affirmé, haut et fort, que l’argent n’avait aucune importance à ses yeux. Discours tenu pendant des décennies, avec une conviction sincère, presque vertueuse. Cette personne avait peu travaillé, vivait simplement, et ne semblait vraiment pas s’en soucier.

Puis est arrivé un héritage important

Du jour au lendemain, l’amie Debby — pourtant hostile à toute exposition aux marchés boursiers, ayant choisi un portefeuille composé exclusivement d’obligations — est devenue nerveuse, tendue, agitée. La moindre variation de quelques centièmes de point sur ses titres suffisait à perturber son sommeil. L’argent, soudainement, était devenu la chose la plus importante de sa vie. L’histoire ne s’arrête pas là. Incapable de tolérer même ces légères oscillations, elle a fini par liquider l’ensemble de ses obligations pour se réfugier dans ce qu’elle croyait être la solution ultime : des CPG — certificats de placement garanti. Capital fixe. Zéro fluctuation visible. La paix, enfin.

Sauf que cette décision, prise pour des raisons purement émotionnelles, s’est révélée objectivement désavantageuse sur 4 fronts.

Les CPG offrent généralement des taux inférieurs à ceux d’un portefeuille obligataire bien structuré, surtout en contexte de courbe de taux normale. Sur un capital important, la différence de rendement annuelle peut représenter des milliers de dollars abandonnés sur la table. Les intérêts de CPG sont imposables à 100 % comme revenu ordinaire, année après année, qu’ils soient encaissés ou non. Un portefeuille obligataire géré avec soin peut offrir une bien meilleure efficience fiscale selon la structure de détention et le type de titres choisis.

Mais voici l’ironie la plus cruelle. Son portefeuille obligataire, détenu dans un compte auprès d’une firme de courtage, bénéficiait d’une protection pouvant atteindre un million de dollars par compte en cas de faillite de la firme. Ses CPG, eux, ne sont couverts que par la SADC (Société d’assurance-dépôts du Canada) à hauteur de 100 000 $ par catégorie de compte par institution. En cherchant à fuir l’anxiété des marchés, elle a réduit ses rendements, maintenant plus faibles que l’inflation, a augmenté ses impôts — et fragilisé sa protection réelle. Autre défaut majeur du CPG ; absence de liquidité. Pour avoir un meilleur taux, il faut enfermer son argent à double tour, pendant 5 ans. Donc, notre cagnotte devient inaccessible même en cas d’urgence. Ce n’est pas le cas pour les obligations individuelles ou dans un fonds ou FNB.

Pourquoi ce choix malgré tout ? Pour une seule raison : l’illusion que le capital ne varie pas. Le CPG affiche toujours le même chiffre sur le relevé. Pas de décimales qui bougent. Pas de rouge. Le cerveau anxieux s’y accroche comme à une bouée — même si, en réalité, il s’agit d’une bouée trouée.

Ce que la science révèle derrière la façade

Ce cas n’est pas une anomalie. Il illustre avec une précision presque clinique plusieurs phénomènes bien documentés en psychologie comportementale et en neuroéconomie.

L’effet de dotation, mis en lumière par Daniel Kahneman et Richard Thaler (Prix Nobel tous les deux), explique que dès l’instant où nous possédons quelque chose, sa valeur psychologique explose. Avant l’héritage, l’argent était une abstraction pour Debby. Une fois qu’il lui appartenait, chaque dollar représentait une partie d’elle-même. Et les études le confirment : la douleur de perdre 100 $ est « neurologiquement » deux fois plus intense que le plaisir d’en gagner autant.

La théorie des perspectives de Kahneman et Tversky ajoute une couche : notre cerveau est programmé non pas pour maximiser les gains, mais pour éviter les pertes à tout prix. C’est ce qu’on appelle l’aversion à la perte. Notre héritière avait choisi les obligations justement pour fuir le risque — mais son cerveau anxieux a simplement transféré son hypervigilance sur les fluctuations obligataires minimes. La fuite du risque ne l’a pas protégée du stress. Elle l’a déplacé.

Le syndrome de la richesse soudaine — est reconnu cliniquement. Il touche les nouveaux riches comme les héritiers, les gagnants de loterie, les entrepreneurs qui vendent leur entreprise. Ses symptômes ? Anxiété chronique, isolement, culpabilité, perte de repères identitaires. La richesse non gagnée génère une anxiété particulièrement tenace parce qu’il n’existe aucune compétence accumulée pour la « mériter » ou la gérer sereinement.

Mais il y a plus. Avoir passé des décennies à construire son identité autour du détachement matériel, puis se retrouver soudainement dépendant d’un capital et obsédé par ses variations, c’est une fracture identitaire profonde. La « théorie de la gestion de la terreur » en psychologie sociale décrit ce type de conflit : quand notre image de nous-mêmes est menacée, l’anxiété monte en flèche.

Précisons que Debby n’est pas hypocrite. C’est qu’elle n’avait tout simplement jamais eu l’occasion de confronter ses convictions à la réalité. Comme on ne connaît jamais vraiment sa tolérance à la douleur tant qu’on ne s’est pas blessé, on ne connaît pas sa tolérance au risque financier tant qu’on n’a pas d’argent réel à perdre.

Les vrais profils qui se cachent derrière cette phrase

En trente ans de pratique en planification et gestion de patrimoine, j’ai pu observer les variations de ce discours. Il prend plusieurs formes, et chacune mérite qu’on s’y attarde.

Le déni défensif est souvent adopté par des personnes qui ont une relation anxieuse avec l’argent. Minimiser son importance permet d’éviter d’affronter une peur : celle de manquer, d’échouer, d’être jugé. C’est un mécanisme de protection, pas une philosophie de vie.

Dans certains milieux — artistiques, intellectuels, militants politiques —, mépriser l’argent est un marqueur de prestige social. C’est un signal de vertu qui exprime : « Je suis au-dessus de ces préoccupations vulgaires. » Ironie suprême : ce discours est le plus souvent tenu par des gens qui n’en manquent pas, comme les « bobos ».

Pour d’autres, c’est une façon de se réconcilier avec une situation financière difficile qu’ils ne croient pas pouvoir changer. Moins une conviction qu’une adaptation psychologique à l’impuissance perçue.

Mais il est clair qu’il existe de la confusion autour du gain et du bonheur. Ces personnes ont souvent raison sur un point : l’argent seul ne suffit pas au bonheur. Mais elles tirent une conclusion erronée : que l’argent n’a donc aucune importance. C’est un glissement logique classique. L’économiste Matthew Killingsworth a démontré en 2021 que le bien-être subjectif continue de croître avec le revenu au-delà des seuils supposément « suffisants ».

Ce que cela révèle sur nos angles morts financiers

Le problème professionnel que cette réalité pose est concret. Les questionnaires de profil d’investisseur standard capturent un profil hypothétique — celui que vous pensez avoir par temps calme. Ils ne capturent pas votre profil sous stress réel, lorsque les marchés reculent de 15 % en trois semaines et que votre portefeuille perd 80 000 $ de valeur en quelques jours.

C’est pourquoi je préfère les conversations profondes aux questionnaires avec des cases à cocher. Je cherche à comprendre la relation émotionnelle d’une personne à l’argent avant même de parler de rendement ou de produits financiers. Les blocages les plus persistants ne sont presque jamais techniques. Ils sont psychologiques.

L’insomnie de mon héritière sur de faibles oscillations obligataires n’était pas irrationnelle. C’était son système nerveux en train de réagir à une menace perçue comme existentielle. Pas de la faiblesse de caractère. De la biologie.

La vraie sagesse, c’est l’honnêteté

L’argent est un outil de liberté, de sécurité et de choix. Prétendre qu’il est sans importance comme à l’époque lointaine des chasseurs-cueilleurs, c’est refuser d’assumer la responsabilité de sa propre relation à cet outil — et se priver de la lucidité nécessaire pour bien gérer ce qu’on a, peu importe le montant.

La vraie maturité financière ne consiste pas à se moquer de l’argent NI à en être l’esclave. Elle consiste à comprendre sa propre relation émotionnelle à la richesse — et à avoir l’honnêteté de l’admettre.

Alors la prochaine fois que quelqu’un vous dira que l’argent n’a pas d’importance, souriez. Et demandez-lui ce qui se passerait si on lui offrait un héritage important demain matin. Essayez.

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Fabien Major

Fabien Major

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Planificateur et chroniqueur financier