Art et culture

Quand un écrivain admet utiliser l’IA, en toute transparence

Il se trouve au moins un auteur pour admettre avoir utilisé l’IA dans sa démarche d’écriture, mais qui cherchera à dénoncer Sébastien Bailly se frappera à une grande transparence, et non à l’opacité dont a fait preuve Thélyson Orélien. Regard sur un nouveau monde où la robotique intervient dans l’art humain, n’en déplaise aux détracteurs de l’auteur de «C’était ça ou mourir».

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Sébastien Bailly L'auteur français Sébastien Bailly en entrevue virtuelle avec le journaliste Étienne Fortin-Gauthier à l'automne 2026. (Image tirée d'un épisode d'«Entre les lignes» sur Crave)

Ce n’est pas de la science-fiction: nous sommes dans un univers où la technologie a étendu ses tentacules à la création artistique. Après Thélyson Orélien, dénoncera-t-on d’autres auteurs pour avoir écrit un livre par intelligence artificielle (IA)?

«Il y en aura d’autres», croit Pierre Thomas Eckert.

Pour M. Eckert, l’un des dénonciateurs de l’utilisation de l’IA dans l’écriture du roman à succès C’était ça ou mourir, «c’est très, très important que ce qui se passe en ce moment, parce que ça permet de peut-être définir les nouvelles lignes rouges qui n’étaient pas forcément aussi évidentes que ça».

Or, il existe peut-être un autre monde entre dénoncer l’utilisation et l’intégrer comme un outil qui sert à élever l’art humain, constatent le journaliste Étienne Fortin-Gauthier et le vidéaste Alexandre Volpato dans un nouvel épisode hors-série des documentaires Entre les lignes, diffusé aujourd’hui sur Crave.

Générer, puis écrire

Les «lignes rouges» qu’évoque Pierre Thomas Eckert, Sébastien Bailly admet les transgresser – à sa façon. Depuis Paris, l’auteur et essayiste a accepté d’expliquer aux journalistes sa démarche pour l’écriture de son nouveau roman, qui sortira des presses de la prestigieuse maison d’édition Robert Laffont au début de 2027.

«J’ai commencé par générer un texte», a expliqué M. Bailly en entrevue virtuelle lors du tournage d’Entre les lignes. «J’ai généré une vingtaine de chapitres assez rapidement, pour montrer et pour voir ce qu’on pouvait faire. Ce texte-là, il était anormalement bon, c’est-à-dire qu’il n’était pas excellent, mais il n’était quand même pas mauvais.»

Thélyson Orélien a payé de sa réputation les découvertes d’Eckert et de sa plateforme Balance ton Claude. L’auteur québécois a même dû rendre son prix Goncourt et son éditeur, Les éditions du Boréal, a rompu les ponts avec lui et cessé de commercialiser C’était ça ou mourir après avoir commandé une analyse qui concluait à l’utilisation de l’IA dans la rédaction de l’ouvrage.

M. Bailly ne subira vraisemblablement pas le même sort que son collègue. Du moins, son éditeur ne le larguera pas. Sur autorisation de son éditeur, l’auteur est parti de son ébauche demandée à l’IA pour la rédaction de son œuvre.

Et c’est là que M. Bailly argumente qu’utiliser l’IA n’équivaut pas mathématiquement à prendre des raccourcis.

«À partir de ce premier jet qui faisait une vingtaine de chapitres, j’ai travaillé six mois d’arrache-pied», calcule M. Bailly. «Ça m’a pris plus longtemps que mon roman d’avant (Autoroute, 2025 NDLR). «Il a fallu changer beaucoup de choses.»

Selon M. Bailly, de qu’il a généré à partir de l’IA, il reste des Touches fantômes «entre 2% et 20% du texte initial», «selon la façon dont on compte».

«Avec l’IA, on passe plus de temps à dire non, à lui dire : ça j’en veux pas, ça j’en veux pas, ça j’en veux pas… Quand j’entends dire que c’est une aide, ce n’est pas vrai: c’est même un obstacle.»

—  Sébastien Bailly, auteur français

«Ce n’est pas facile, ce n’est pas une aide, […] mais c’est un instrument avec lequel j’ai sorti des choses que je n’aurais sans doute pas sorties, dans le sens où ça m’a amené sur des pistes, poussé à faire des choix que je n’aurais pas forcément faits de la même façon», continue Sébastien Bailly.

Des règles à définir

Ainsi, qui cherchera à dénoncer Sébastien Bailly se frappera à une grande transparence, et non à l’opacité dont a fait preuve Thélyson Orélien en réfutant avoir même utilisé l’IA de prime abord, avant d’admettre avoir plagié dans l’écriture de chroniques et d’œuvres passées, puis d’affirmer avoir utilisé l’IA dans ses recherches dans un entretien accordé au média français Libération.

Or, Éric Chacour appelle quand même à la prudence quant vient le temps de mettre l’IA à l’œuvre en littérature.

Au moment de notre entretien avec M. Chacour, il se prononçait pour la première fois sur ce sujet de l’IA. Notre entrevue a eu lieu avant que Boréal ne largue Thélyson Orélien. Comme ce dernier, M. Chacour a été soudainement projeté sous le feu des projecteurs après que son roman Ce que je sais de toi a été applaudi par la critique française. Et comme M. Orélien, son livre a été en lice pour le prix Femina des lycéens – un prix qu’Éric Chacour a remporté 2023.

«Entre les lignes»: entrevue avec l'auteur français Éric Chacour L'auteur français Éric Chacour se prononce pour la première fois sur l'utilisation de l'IA en littérature, dans la foulée du scandale entourant le roman de Thélyson Orélien, «C'était ça ou mourir». Extrait d'un épisode d'«Entre les lignes», diffusé sur Crave.

Les comparaisons s’arrêtent là. L’auteur français affirme ne pas avoir eu recours à l’IA dans la création de Ce que je sais de toi. Chers lecteurs, en doutez-vous?

«Le doute, je pense qu’il va s’installer», convient M. Chacour en entrevue avec Noovo Info. «Il existe aujourd’hui et il est là pour rester. L’IA, c’est un outil… Je veux dire, on ne va pas être la dernière profession au monde à utiliser l’IA. […] Après, la question, c’est: comment on l’utilise? On l’utilise pourquoi?»

Pour M. Chacour, démarrer une recherche avec l’IA, chercher des synonymes, c’est une chose; «l’utiliser pour écrire à sa place, c’est plus problématique».

De toute façon, M. Chacour n’est pas rendu là, selon ses dires. «Mon plaisir, c’est d’essayer d’imaginer», dit-il. «C’est de jouer déjà avec le lecteur ou la lectrice, de l’emmener parfois sur des fausses pistes. C’est d’écrire des romans qui justement ne pourraient pas être écrits par une IA.»

«Moi, quand j’écris un roman à la seconde personne et qu’aux deux tiers du roman, la première personne se révèle et qu’on découvre que c’est un personnage… Je ne suis pas sûr qu’une IA aurait pu avoir cette idée et la proposer.»

—  Éric Chacour, auteur français

M. Chacour démontre quand même une certaine ouverture quant à l’utilisation de l’IA en littérature, mais le débat courra encore des décennies durant, selon lui.

«On est évidemment au début de quelque chose», croit l’auteur. «Est-ce que l’IA sera un outil, au même titre qu’un correcteur d’orthographe est un outil qu’on a tous intégré? Peut-être. Encore une fois, il faut voir de quelle manière on l’utilise et pour faire quoi. […] Ce sont ces questions qui nous arrivent aujourd’hui. On n’a pas encore les réponses et je pense qu’il va falloir qu’on se les trouve collectivement.»

Pierre Thomas Eckert est plus tranché. «Si nous n’étions pas intervenus ou si aucune autre personne n’avait rendu publique ces faits, un auteur qui aurait mérité le Goncourt n’aurait pas pu l’avoir; un auteur qui méritait le prix Fnac ou les autres prix qu’a obtenus M. Orélien n’aurait pas pu les avoir.»

Le cofondateur de Balance ton Claude ajoute qu’il est «quasiment impossible qu’un livre sorti cette année qui a utilisé l’IA à plus de 50 % ne va pas finir par être dénoncé».

«Entre les lignes»: entrevue avec le dénonciateur Pierre Thomas Eckert Le journaliste Étienne Fortin-Gauthier s'entretient avec un des cofondateurs de la plateforme Balance ton Claude, Pierre Thomas Eckert. Extrait d'un épisode d'«Entre les lignes», diffusé sur Crave.

En contrepartie, M. Eckert dit entretenir de la «compassion» envers Thélyson Orélien.

«M. Orélien est un être humain comme les autres, avec ses qualités et ses défauts, et […] nous avons beaucoup de compassion envers lui en ce moment, parce que ça va doit être extrêmement dur de voir un tel déferlement de critiques justifiées et injustifiées», affirme-t-il. «Il y a aussi des insultes racistes. Nous apportons notre soutien moral à M. Orélien.»

Pierre Thomas Eckert estime que la démarche de Balance ton Claude «ne vise pas forcément Orélien en tant qu’être humain, [c’est] même le contraire: elle le vise simplement en tant qu’auteur d’un ouvrage très probablement généré par l’IA».

Le rôle de l’IA dans l’émotion humaine

L’oeuvre de M. Orélien – et celle de tous les auteurs qui ont utilisé, utilisent et utiliseront l’IA pour écrire – perd-elle de sa valeur pour autant?

«Moi, je ne suis personne pour dire à quel moment on est auteur [ou pas], je ne peux pas vous le dire, je ne sais pas», croit l’auteur Sébastien Bailly, mais pour lui, le livre d’Orélien «plaît» et «émeut».

«Il raconte des choses qui touchent les gens», souligne M. Bailly. «Il raconte à sa façon, avec sa manière, avec les outils qu’il a utilisés dont je ne sais rien, mais ça touche le public.»

Selon l’auteur français, M. Orélien pourrait donc avoir, par inadvertance, réalisé l’idéal littéraire que concevait l’écrivain français du 17e siècle Jean Racine, des siècles avant même la construction du premier ordinateur.

«Racine explique que ce qui est important, c’est de plaire et d’émouvoir», rappelle M. Bailly. Racine… On n’est pas du tout d’aujourd’hui, on n’est pas du tout dans l’IA. Il dit : la rhétorique, la façon dont j’utilise la langue, tout ça n’a pas d’importance; ce qu’il y a d’important, c’est de plaire et d’émouvoir.

Et si l’œuvre d’Orélien ne plaît ni n’émeut pas tout un chacun, la controverse l’entourant figurera possiblement dans les livres d’histoires parmi les premiers débats grands débats sur les percées de la robotique dans l’humanité.