C’est officiel: SpaceX s’apprête à déposer son prospectus auprès de la SEC, l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers. Ce qui était hier un rêve réservé aux cercles d’initiés de la Silicon Valley pourrait devenir d’ici juin 2026 le plus grand appel public à l’épargne de toute l’histoire des marchés financiers. Mais attention: derrière la fusée, il y a beaucoup de fumée.
Le dépôt qui change tout
Le 25 mars 2026, The Information révélait qu’Elon Musk était prêt à franchir le Rubicon boursier. SpaceX viserait un dépôt confidentiel de prospectus S-1 auprès de la SEC dans les prochains jours. La nouvelle a traversé les salles de négociations de toutes les firmes de courtage comme une onde de choc. Après des années de résistance, où Musk répétait que les actionnaires publics étaient incompatibles avec une vision à long terme aussi radicale que la colonisation de Mars, voilà que Musk exécute une autre volte-face. Pourquoi?
La levée de fonds envisagée dépasse désormais les 75 milliards de dollars américains, selon des sources citées par Bloomberg et Euronews. C’est plus du double du précédent record mondial détenu par Saudi Aramco lors de son introduction en Arabie Saoudite en 2019 (29,4 G$). La valorisation cible est tout simplement colossale et se situerait entre 1 250 et 1 500 milliards de dollars. C’est l’équivalent du PIB de l’Espagne.
Une machine à revenus propulsée par Starlink
Pour comprendre ces chiffres, il faut d’abord comprendre ce qu’est devenu SpaceX. La compagnie fondée par Musk en 2002 avec une poignée d’ingénieurs dissidents de l’industrie aérospatiale traditionnelle est aujourd’hui la première puissance de lancement au monde. En 2024, SpaceX a lancé plus de fusées que le reste de la planète combiné. Falcon 9 est l’engin le plus fiable de l’histoire spatiale commerciale.
Mais c’est Starlink qui est devenu le véritable moteur financier. Ce réseau de quelque 7 à 8 millions d’abonnés à Internet par satellite génère aujourd’hui la grande majorité des revenus de la compagnie. Morningstar estime que SpaceX a engrangé près de 16 milliards de dollars de revenus en 2025, avec un indice BAIIA (bénéfice avant intérêts, impôts et amortissements; EBITDA en anglais) de 7,5 G$. Des marges qui feraient rougir bien des entreprises technologiques cotées en bourse.
Les prévisions pour 2026 tablent sur une croissance entre 22 et 24 G$ de revenus, portée par l’expansion de Starlink vers les marchés maritime, aéronautique et le réseau cellulaire spatial (direct-to-cell).
L’acquisition d’xAI: génie ou grenade dégoupillée?
La grande nouveauté de l’équation SpaceX en 2026, c’est l’absorption en février dernier de xAI, la compagnie d’intelligence artificielle de Musk, dans une transaction entièrement en actions.
Résultat: SpaceX intègre désormais dans son bilan Grok (son assistant en intelligence artifiielle), des projets de centres de données en orbite, et — indirectement — la plateforme X (anciennement Twitter). La valorisation combinée est estimée à environ 1 250 G$. Ouf!
Stratégiquement, la logique est d’utiliser les satellites Starlink comme infrastructure de calcul distribué pour l’IA, alimentée par l’énergie solaire en orbite, libérée des contraintes énergétiques terrestres.
L’idée a de quoi séduire. C’est la vision des fameux «data centers spatiaux» qui font saliver les gestionnaires de fonds de croissance. En pratique, cette fusion complexifie considérablement l’analyse fondamentale pour les investisseurs. On demande à des acheteurs d’actions d’évaluer simultanément une entreprise de lancement spatial, un fournisseur internet mondial, une start-up d’IA, et un réseau social déficitaire. C’est beaucoup à démêler. Et c’est surement l’intention de Musk pour nous lancer de la «poudre de Perlinpin» devant les yeux et brouiller notre jugement.
À quel multiple se vend le rêve?
En décembre 2025, le chef de la direction financière de SpaceX offrait aux employés un rachat de leurs actions à 421 $ par titre, impliquant une valeur de 800 G$. À la valorisation IPO cible de 1 500 G$, on parlerait d’un ratio cours/ventes de l’ordre de 60 à 65 fois les revenus 2026.
Pour mettre cela en perspective, Apple, l’une des entreprises les plus profitables de l’histoire, se négocie à environ 7 à 8 fois ses revenus annuels. Nvidia, dans sa phase de croissance la plus euphorique, a culminé autour de 30 à 40 fois. À 60 fois, le marché fixe non pas ce que SpaceX vaut aujourd’hui, mais ce qu’elle pourrait devenir dans 10 à 15 ans si tout se déroule parfaitement. Avouez que c’est moins tentant pour l’acheteur mais TRÈS séduisant pour quelqu’un qui vend.
L’argent levé servirait à accélérer la densification du réseau Starlink, développer les centres de données en orbite, et financer l’ambitieux programme Moonbase Alpha, une ville lunaire autonome dont personne ne peut encore modéliser les flux de trésorerie.
Ces projets sont captivants. Mais captivant ne signifie pas rentable, du moins pas à court terme.
Party time pour les initiés, un pari risqué pour les nouveaux arrivants
L’entrée en bourse de SpaceX sera d’abord et avant tout un événement de liquidité pour ses premiers investisseurs. Ceux qui ont cru à Elon Musk quand personne ne prenait ses fusées au sérieux.
Pour eux, c’est la récompense légitime d’un risque privé extraordinaire, pris à une époque où SpaceX ne se transigeait que dans des cercles très fermés de capital-risque. Ces investisseurs méritent leur retour, et leur sortie par la porte dorée des marchés publics est exactement ce pour quoi le système a été conçu.
Pour l’investisseur ordinaire qui sautera dans le train en gare de cotation, l’histoire est moins rose. L’histoire des grands IPOs technologiques regorge de mises en garde.
Uber, introduite en bourse en mai 2019 à 45 $ l’action après une valorisation privée record, a plongé à moins de 14 $ en mars 2020. Il a fallu plus de deux ans pour récupérer le prix d’introduction.
Snap (Snapchat), coté à 17 $ en 2017, n’a retrouvé ce niveau qu’après des années de volatilité extrême, avec des passages à 8 $ en cours de route.
WeWork, valorisée à 47 G$ en privé, a failli ne jamais accéder aux marchés publics et a finalement fait faillite.
Même Rivian, le fabricant de camions électriques porté par l’enthousiasme de 2021, a perdu plus de 80 % de sa valeur en moins de deux ans après son IPO.
La règle non écrite de Wall Street s’applique ici avec une force particulière: plus l’IPO est médiatisée, plus la valorisation d’entrée intègre déjà l’optimisme… et plus la marge de déception est grande.
À 1 500 G$ de valorisation cible, SpaceX n’a droit à aucun faux pas opérationnel. Un retard majeur du programme Starship, un incident satellitaire, une décision réglementaire hostile ou un simple refroidissement du sentiment de marché sur l’IA pourraient rapidement transformer ce rêve de richesse facile en puits sans fond.
SpaceX est une entreprise extraordinaire. Son impact sur l’industrie spatiale est réel, mesurable et durable. Mais acheter une action au moment d’une IPO aussi médiatisée, c’est un peu comme se coller au hublot au moment du décollage : le spectacle est époustouflant, la chaleur est intense — et vous êtes assis exactement là où ça brûle le plus. Les vrais gagnants de cette histoire ne seront pas ceux qui montent à bord en juin 2026 ; ce seront ceux qui ont eu le courage — et les relations — de monter à bord en 2012. Pour eux, c’est l’euphorie pure après 14 ans d’attente et de doute. Pour les autres, avant de festoyer il faudra survivre à la gravité du marché.
Avis de transparence : L’intelligence artificielle (Claude, Anthropic) a été utilisée pour la recherche documentaire en préparation à la rédaction de cette chronique. L’ensemble du contenu a été rédigé et validé par l’auteur, qui en assume l’entière responsabilité. Cette chronique ne constitue pas un conseil en placement.

