L’Union européenne étend ses pouvoirs pour suivre, intercepter et expulser les migrants vers des «centres de retour» situés dans des pays tiers, en Afrique et ailleurs, reprenant discrètement les tactiques de l’administration américaine qui ont suscité des critiques publiques dans l’ensemble des 27 États membres.
Elle continue de durcir ses politiques migratoires après l’arrivée au pouvoir de partis de droite dans certains pays en 2024. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, issue de la coalition de centre droit du Parti populaire européen, dit que ces nouvelles mesures empêcheront une répétition de la crise de 2015 provoquée par la guerre civile en Syrie, lors de laquelle environ un million de personnes étaient arrivées pour demander l’asile.
«Nous avons tiré les leçons du passé. Et aujourd’hui, nous sommes mieux armés», avance Mme von der Leyen. Les nouvelles politiques, connues sous le nom de Pacte sur la migration et l’asile, entreront en vigueur le 12 juin.
Les partis d’extrême droite en Europe ont salué les politiques d’expulsion du président américain Donald Trump et ont appelé l’UE à adopter une approche similaire. Les organisations de défense des droits de la personne avertissent que les autorités repoussent déjà illégalement les migrants aux frontières de l’UE et vident de leur substance leurs protections juridiques.
Le modèle italien
L’UE dépense déjà des millions de dollars pour dissuader les migrants avant qu’ils n’atteignent ses côtes, et a aidé des dizaines de milliers d’Africains à rentrer chez eux, volontairement ou de force.
Ce qui est envisagé aujourd’hui, c’est une extension de ce que l’Italie a mis en place sous la présidente du Conseil, Giorgia Meloni, et sa politique dure en matière d’immigration. L’Italie gère deux centres de détention pour migrants destinés aux demandeurs d’asile déboutés en Albanie. L’un d’eux accueille actuellement au moins 90 migrants, mentionne la députée Rachele Scarpa, qui a indiqué avoir trouvé des personnes désorientées et effrayées lors d’une récente visite.
En outre, le gouvernement de Mme Meloni a approuvé un train de mesures anti-immigration qui permettrait à la marine d’intercepter des navires en eaux internationales pour une durée pouvant aller jusqu’à six mois s’ils sont jugés une menace pour l’ordre public; de renvoyer les migrants interceptés vers leur pays d’origine ou vers des pays tiers et d’accélérer l’expulsion des ressortissants étrangers condamnés pour des crimes.
Un «groupe informel» de pays de l’UE, comprenant l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, le Danemark et la Grèce, cherche à conclure des accords sur des centres d’expulsion, dit Bernd Parusel, chercheur à l’Institut suédois d’études politiques européennes.
Le Kenya est l’un des pays avec lesquels ils sont en pourparlers, indique Tineke Strik, députée néerlandaise au Parlement européen. Que ce soit consciemment ou non, ce plan s’apparente aux accords conclus par Trump avec des pays comme le Salvador pour accueillir des migrants expulsés, ajoute-t-elle.
D’autres pays explorent des idées similaires. Le ministre suédois de l’Immigration a déclaré que la coalition conservatrice au pouvoir approuvait la création de centres hors d’Europe, en particulier pour les demandeurs d’asile afghans et syriens.
Augmentation de la répression
En vertu du principe de non-refoulement inscrit dans le droit européen et international, une personne ne peut être renvoyée dans un pays où elle risquerait d’être persécutée.
Mais les tactiques européennes de contrôle de l’immigration comprennent ce qu’on appelle les refoulements, où les personnes qui tentent d’entrer dans l’UE sont forcées de repasser la frontière sans avoir accès aux procédures d’asile.
Les autorités européennes procèdent en moyenne à 221 refoulements par jour, selon un rapport publié en février par un groupe d’organisations humanitaires. Plus de 80 000 refoulements ont été enregistrés en 2025, indique le rapport, principalement en Italie, en Pologne, en Bulgarie et en Lettonie.
«Des hommes, des femmes et des enfants — y compris des personnes dans un état de santé critique — sont régulièrement victimes de coups, d’attaques par des chiens policiers, de déshabillage forcé, de traversées forcées de rivières et de vols d’effets personnels», selon le rapport.
Les agents européens brutalisent les migrants tout comme aux États-Unis, affirme Flor Didden, chargé de politique migratoire au sein du CNCD-11.11.11, une organisation belge de défense des droits de la personne. Certains agents, comme en Grèce, portent même des masques.
«Les images sont choquantes et l’indignation est justifiée, souligne-t-il. Mais où est cette même clarté morale lorsque les autorités frontalières européennes maltraitent, volent et laissent mourir des gens?»
Les organisations ont également constaté une plus grande utilisation des nouveaux moyens de surveillance, comme les drones, les caméras thermiques et les satellites, pour surveiller les personnes en déplacement.
D’autres organisations de défense des droits de la personne mettent en garde contre un affaiblissement des protections juridiques.
Les nouvelles réglementations de l’UE en matière de migration autorisent davantage de perquisitions policières dans les domiciles privés et les espaces publics, ainsi qu’un recours accru à la surveillance et au profilage racial, selon une lettre adressée en février aux institutions européennes par 88 organisations à but non lucratif, dont la Plateforme pour la coopération internationale sur les migrants sans papiers, basée à Bruxelles.
«Nous ne pouvons pas nous indigner contre l’ICE aux États-Unis tout en soutenant ces mesures en Europe», dit la directrice de l’organisation, Michèle LeVoy.
Olivia Sundberg Diez, chargée des questions migratoires à l’UE pour Amnistie internationale, concède que l’Europe offre une plus grande protection aux migrants vulnérables que les États-Unis, mais l’Europe partage en grande partie la dynamique politique en faveur de politiques plus répressives.
«Il existe en Europe un niveau d’indépendance des institutions et des tribunaux, ainsi qu’un respect des droits de la personne que l’on ne peut ignorer. Mais la dynamique politique fondamentale est la même, et je crains que les conséquences humaines ne soient les mêmes.»

