Selon des responsables européens, l’ingérence de la Russie en mer Baltique donne un avant-goût des tactiques qui pourraient être déployées dans le Grand Nord canadien.
Cet avertissement intervient alors que l’attention mondiale se concentre de plus en plus sur les menaces pesant sur l’Arctique, et à la suite d’une table ronde organisée à l’ambassade de Pologne à Ottawa sur la manière dont les pays nordiques et baltes réagissent aux menaces et aux actes de sabotage russes.
L’ambassadeur de Pologne, Witold Dzielski, a évoqué une explosion survenue en novembre sur une ligne ferroviaire servant au transport de matériel militaire vers l’Ukraine, que son gouvernement soupçonne d’avoir été orchestrée par la Russie.
«Des saboteurs sont engagés pour mener des attaques cinétiques», a-t-il déclaré.
Des chercheurs ont avancé que Moscou a tendance à recruter et à rémunérer des jeunes marginalisés pour commettre des actes de sabotage au moyen de contacts anonymes en ligne.
«Cela inclut des incendies criminels, la pose de bombes sur les voies ferrées. Nous sommes harcelés par des drones venant de l’est. En mer Baltique, nos lignes énergétiques et de communication sont régulièrement la cible de harcèlement», a ajouté M. Dzielski.
Il a affirmé que les attaques russes contre les infrastructures énergétiques s’inscrivent dans le cadre de l’utilisation par la Russie d’une «flotte fantôme» composée de navires non immatriculés ou rattachés à d’autres pays, afin de contourner les sanctions imposées au pétrole russe. Ces navires, qui cherchent à échapper à la détection, sectionnent parfois des câbles à fibres optiques sous-marins ou brouillent les signaux GPS.
L’Institut polonais des affaires internationales, un groupe de réflexion financé par le gouvernement polonais, a indiqué dans un rapport publié le mois dernier que ces actes de sabotage visent à fragiliser la sécurité européenne et les industries numériques qui dépendent des câbles à fibres optiques en mer Baltique.
«Nous pensons que la région est désormais une zone de conflit actif entre la Russie et l’OTAN, en deçà du seuil d’une agression ouverte», a déclaré Pawel Markiewicz, responsable du bureau de Washington de l’Institut polonais des affaires internationales.
«Il s’agit d’une zone de compétition stratégique. Et elle pourrait potentiellement dégénérer en un conflit de haute intensité avec la Russie», a-t-il prévenu.
L’Institut polonais des affaires internationales estime également que le Canada est menacé. En octobre 2024, la Pologne a annoncé des arrestations dans le cadre d’un complot présumé – que Varsovie a lié à Moscou – visant à envoyer des explosifs par la poste à des cibles au Canada et aux États-Unis.
Le député libéral Ahmed Hussen a dit devant la commission que la nature de la guerre a changé et que les pays doivent s’adapter en conséquence.
«Nous aurions tout intérêt à tirer des leçons de nos partenaires, à collaborer avec eux, à apprendre d’eux et à réaliser les investissements nécessaires afin de rendre notre société plus résiliente», a souligné M. Hussen, ancien ministre et président du Comité permanent des affaires étrangères de la Chambre des communes.
L’ambassadrice de Suède au Canada, Signe Burgstaller, affirme que les menaces dans la région baltique sont liées à celles de l’Arctique, la Russie cherchant à affaiblir l’alliance qui s’oppose à son invasion de l’Ukraine.
«De notre point de vue, en Europe du Nord, il s’agit d’un seul et même domaine stratégique et opérationnel. Le renforcement de nos capacités de dissuasion défensive sur le flanc est contribue également à la dissuasion défensive sur le flanc nord», a-t-elle affirmé.
Mme Burgstaller a ajouté que le déploiement militaire canadien en Lettonie, visant à prévenir une invasion russe, contribue à dissuader toute nouvelle activité russe dans le Nord.
«Cela contribue également à la défense et à la dissuasion dans toute cette zone géostratégique», a-t-elle déclaré.
Elle croit que l’objectif de la Russie est de saper l’unité de l’OTAN.
«Comme tous nos voisins de la région de la mer Baltique sont des alliés, nous sommes de plus en plus exposés aux menaces et aux attaques hybrides. C’est un phénomène quotidien et continu», a déploré Mme Burgstaller.
Son pays a subi des dommages sur ses tours de télécommunications et a été la cible de cyberattaques agressives.
Les aéroports du Danemark, de la Norvège, de l’Allemagne et de la Lituanie ont cloué leurs avions au sol l’automne dernier à la suite de l’apparition de drones dans le ciel environnant.
La Suède a même réactivé des techniques de défense qu’elle avait mises de côté à la fin de la Guerre froide. Elle a publié des brochures pour informer les citoyens et les entreprises sur les mesures à prendre en cas d’invasion armée ou de coupure d’internet.
Ce «système de défense global» comprend des initiatives de développement de l’esprit critique et d’éducation aux médias visant à renforcer la compréhension de la population face aux actes d’intimidation ou de déstabilisation.
«Il s’agit d’améliorer notre connaissance de la situation et notre résilience. On implique toute la société dans le renforcement de la résilience collective du pays, ce qui signifie aussi qu’on serait en mesure, espérons-le, de dissuader et de renforcer la volonté de défendre le pays en cas de guerre ou de situation d’urgence», a indiqué Mme Burgstaller.
Le Canada mise sur la coopération
M. Hussen croit que le gouvernement canadien pourrait tirer des enseignements de l’approche suédoise pour se défendre contre les tactiques de plus en plus audacieuses de la Russie.
«Nous ne pouvons pas y parvenir sans nos amis et nos alliés. Il faut donc approfondir la coopération, échanger des informations, veiller à travailler ensemble, à démontrer à nos ennemis que nous sommes globalement unis pour défendre l’Arctique et notre intégrité territoriale», a-t-il suggéré.
M. Hussen s’est dit particulièrement préoccupé par la menace de cyberattaques russes contre les systèmes provinciaux de santé et d’éducation.
«Les gouvernements infranationaux sont vulnérables. Ils n’ont pas tous la même capacité de résister à ces attaques fréquentes, notamment les cyberattaques, contre leurs systèmes critiques», a-t-il déclaré.
M. Hussen estime que les Canadiens ont tendance à percevoir les menaces qui pèsent sur l’Arctique comme étant plus lointaines, notamment en raison du fait que le NORAD intervient lors d’incursions aériennes loin des grands centres urbains.
«Nous avons la chance d’être éloignés les uns des autres, ce qui permet aux patrouilles conjointes canado-américaines de les intercepter avant qu’elles ne pénètrent dans l’espace aérien canadien, a-t-il indiqué. Quarante pour cent du territoire canadien se trouve dans l’Arctique. Je l’ignorais. Et je crois que beaucoup de Canadiens l’ignorent aussi. Nous pouvons donc commencer par là pour sensibiliser la population à l’ampleur des activités qui s’y déroulent et à notre vulnérabilité potentielle.»

