En 2026, la bourse donne parfois l’impression de vivre sur une autre planète. Le climat ambiant est lourd : guerre en Iran et en Ukraine, inflation américaine qui remonte, Donald Trump qui insulte tout un chacun, tensions géopolitiques à répétition, le Vénézuéla qui devient 51e ou 52 état américain (on ne sait plus trop), etc. Et pourtant, les grands indices tiennent le coup autant que le Canadien en série. Pas juste un peu: ils avancent comme si de rien n’était, ou presque.
À première vue, quelque chose cloche. Le terrien moyen regarde les manchettes et se dit que ça devrait casser. Les investisseurs, eux, regardent autre chose. Mais quoi ? Ils observent les profits futurs, la capacité des entreprises à protéger leurs marges, les flux de capitaux qui cherchent un rendement, et surtout la probabilité que le système économique continue de rouler, même croche, même sous tension. Dit autrement : le public regarde le bruit du bolide économique ; le marché regarde sous le capot, de quoi est fait le moteur.
C’est là que se trouve la réponse. Une bourse n’est pas un baromètre moral. Elle ne récompense ni la paix ni la décence. Elle tente surtout d’évaluer ce que vaudront demain les grandes entreprises cotées. Tant que les marchés croient que les profits vont tenir, ou mieux encore progresser, ils peuvent très bien ignorer un monde qui semble partir tout croche. C’est dur à concevoir, mais c’est comme ça.
Les piliers de la résilience
Le premier pilier de cette résilience, c’est l’entreprise elle-même. En 2026, les grands groupes américains continuent de produire des résultats solides, surtout dans la technologie, les infrastructures numériques et tout ce qui touche de près ou de loin à l’intelligence artificielle. Pour un gestionnaire de portefeuille, c’est ça l’essentiel. Une mauvaise humeur collective ne suffit pas à renverser un titre si les revenus, les marges et les perspectives demeurent convaincants. Les marchés ne lisent pas les gros titres comme nous autres ; ils lisent les états financiers et visitent les usines et laboratoires.
Le deuxième pilier, c’est la hiérarchie des risques. Toutes les crises ne se valent pas. Une guerre régionale peut être dramatique humainement sans nécessairement devenir systémique financièrement. C’est brutal à dire, mais c’est exactement ce que le marché fait : il trie. La guerre en Iran a fait monter le pétrole et ravivé la peur d’un choc énergétique durable. Mais tant que l’offre mondiale n’est pas durablement cassée, plusieurs investisseurs jugent que le choc reste absorbable. Même chose pour l’Ukraine : la tragédie continue, mais le marché l’a graduellement intégrée à sa grille de lecture.
Ce tri des risques explique une bonne partie de la dichotomie actuelle. Le public réagit à l’intensité émotionnelle d’un événement. Les investisseurs réagissent à sa capacité d’endommager les profits mondiaux. C’est la différence entre voir un feu et calculer s’il va atteindre la structure. Ce n’est pas plus noble. C’est juste plus froid. Froid comme un banquier.
Il y a aussi un facteur psychologique majeur : les marchés ont appris à vivre avec des secousses sérieuses. Depuis la crise financière, ils ont traversé la crise de l’euro, la pandémie, l’inflation, les hausses de taux, les ruptures d’approvisionnement et une série de conflits qui auraient autrefois fait décrocher bien davantage. À force de traverser des tempêtes, ils ont développé une forme d’accoutumance. Attache ta tuque : en 2026, ce n’est pas l’existence du chaos qui fait peur, c’est son potentiel de contagion économique.
L’autre grand moteur, c’est évidemment l’intelligence artificielle. Pour beaucoup d’investisseurs, l’IA représente plus qu’un thème de marché : c’est un récit de transformation économique. Elle promet des gains de productivité, des économies de coûts, de nouvelles sources de revenus et une meilleure efficacité opérationnelle. Autrement dit, pendant qu’une partie de la population a la broue dans le toupet devant l’actualité, les marchés regardent des tableaux Excel qui leur disent qu’une entreprise pourrait être plus rentable dans deux ans qu’elle ne l’est aujourd’hui.
L’inflation, elle, complique le portrait sans tout faire dérailler. Oui, les États-Unis ont vu certains chiffres repartir à la hausse, notamment à cause de l’énergie. Mais ce que le marché essaie de déterminer, ce n’est pas seulement le niveau de l’inflation : c’est la capacité de la Réserve fédérale à garder le contrôle sans voir le moteur économique s’étouffer. Si les investisseurs croient que la banque centrale peut éviter une rechute brutale tout en préservant une croissance acceptable, la bourse peut encaisser une inflation plus tenace qu’espérée. Ce n’est pas idéal, mais ce n’est pas la même chose qu’un dérapage complet.
Monsieur Chaos devient prévisible
Le cas Trump ajoute une couche de confusion. Son style abrasif, ses déclarations musclées et l’ambiance de confrontation permanente qu’il impose alimentent un sentiment de désordre. Pourtant, Wall Street ne traite pas un président comme un animateur de talk-show. Les marchés se demandent plutôt : est-ce bon ou mauvais pour les entreprises ? Si certains y voient de la déréglementation, une fiscalité plus clémente ou un biais procroissance pour certains secteurs, ils peuvent continuer de monter même si le ton politique donne mal à la tête. « Cette fois c’est différent, je décroche », diront plusieurs investisseurs peu expérimentés. Mais les habitués, eux, font leurs calculs.
Le contraste avec Bitcoin est aussi parlant. Pendant que les indices boursiers tiennent bon, la cryptomonnaie vedette semble chercher son second souffle. Ça aussi, ça raconte quelque chose. Le capital spéculatif ne disparaît pas ; il se déplace. En ce moment, il préfère les sociétés capables de générer des revenus, de vendre de l’infrastructure, de dominer des marchés et de raconter une histoire crédible de rentabilité future. En 2026, la promesse qui fait courir l’argent, c’est moins la rébellion monétaire que la productivité rentable.
Pourquoi ce décalage frappe-t-il autant ? D’abord parce que l’être humain surestime toujours ce qu’il voit de près. Une explosion, une crise diplomatique ou une déclaration outrancière marquent plus fort qu’une prévision de bénéfices. Ensuite parce que les horizons ne sont pas les mêmes. Le citoyen moyen vit dans le quotidien. Le marché, lui, vit dans un futur probabilisé. Il se demande non pas si le monde est beau aujourd’hui, mais s’il sera encore assez fonctionnel demain pour permettre aux grandes entreprises de faire de l’argent.
C’est probablement ça que l’investisseur voit que le terrien moyen ne voit pas : non pas un monde meilleur, mais un monde encore monétisable. Nuance capitale. Les marchés ne disent pas que tout va bien. Ils disent qu’à date, ça ne va pas assez mal pour justifier une réévaluation brutale de tous les actifs. Tant que les profits résistent, tant que l’économie évite l’accident majeur et tant que la technologie offre un horizon de croissance, la hausse peut continuer, même dans un environnement anxiogène.
Attention : cette résilience a aussi son côté dangereux. Plus un marché devient habitué aux mauvaises nouvelles, plus il risque de sous-estimer celle qui finira vraiment par casser quelque chose. Une extension durable du conflit au Moyen-Orient, un choc pétrolier prolongé, une rechute inflationniste plus sérieuse ou une erreur de politique monétaire pourraient encore changer la donne. Les investisseurs ont peut-être raison pour l’instant. Mais ils jouent quand même une partie serrée dans une série enlevante.
La leçon de 2026 est donc inconfortable, mais éclairante. La bourse ne monte pas parce que le monde va bien. Elle monte parce qu’elle parie qu’il restera suffisamment fonctionnel pour soutenir les bénéfices. Le citoyen voit le désordre. L’investisseur voit la capacité d’absorption. Entre les deux, il y a toute la distance qui sépare l’émotion du prix. Et c’est souvent dans cet écart-là que les marchés surprennent tout le monde.
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