Voici une lettre ouverte* adressée au premier ministre Mark Carney, rédigée par les survivants et les familles des victimes de la fusillade du Collège Dawson en 2006.
Cher premier ministre Carney,
Le 13 septembre, le Canada commémorera le 20e anniversaire de la fusillade au Collège Dawson à Montréal.
Ce jour-là, en 2006, un tireur avait sur lui trois armes à feu acquises légalement — dont un pistolet Glock calibre .45 et une carabine semi-automatique Beretta CX4 Storm équipée d’un chargeur légal de 10 cartouches.
Il a tiré sur 20 personnes.
Anastasia De Sousa avait 18 ans.
Elle a reçu 12 balles à bout portant et est décédée des suites de ses blessures.
Depuis ce jour terrible, il y a plusieurs années, les survivants, la famille d’Anastasia et les personnes blessées ou traumatisées ont exhorté les gouvernements successifs à modifier les lois qui ont permis à un jeune homme perturbé et en colère d’obtenir légalement des armes à feu et des accessoires capables de causer des pertes massives.
Des progrès ont été réalisés, notamment l’interdiction de nombreuses armes de type d’assaut et le gel des ventes d’armes de poing, mais des engagements clés restent à honorer.
Le Beretta CX4 Storm a été interdit en 2020, mais ce modèle, ainsi que de nombreux autres modèles d’armes de type d’assaut, sont toujours entre les mains de civils.
Même si la vente de nouvelles armes de poing a été gelée, plus d’un million d’entre elles sont toujours en circulation, et une faille juridique pourrait faire grimper ce chiffre.
Et surtout, les failles juridiques qui permettent d’accéder à des chargeurs de grande capacité n’ont toujours pas été comblées.
On demande à votre gouvernement d’agir dès maintenant sur trois priorités claires.

1) Mener à bien l’interdiction des armes de type d’assaut et leur retrait de la circulation
Vous aviez promis, lors des dernières élections, de « relancer rapidement » et de « mener à bien » le rachat et le retrait des armes de type d’assaut.
Bien que le programme soit désormais en cours, seule la moitié du nombre estimé d’armes de ce type a été enregistrée.
Celles qui ne sont pas concernées par le rachat seront retirées une fois l’amnistie arrivée à son terme.
Malheureusement, la décision de prolonger l’amnistie signifie que des armes à feu interdites et pleinement fonctionnelles resteront accessibles pendant au moins un an encore.
Cela prolonge un risque inacceptable pour la sécurité publique et sape l’objectif des interdictions de 2020, 2024 et 2025.
L’interdiction restera également incomplète tant que le fusil SKS continuera d’être disponible légalement.
Le SKS est un fusil semi-automatique de conception militaire qui a été à plusieurs reprises associé à des fusillades de masse et au meurtre de policiers au Canada, notamment lors de la récente fusillade dans le quartier de Côte-des-Neiges à Montréal.
Votre gouvernement devrait fixer une date butoir ferme pour achever le retrait des armes à feu de type d’assaut interdites de la circulation civile et agir sans tarder pour interdire le SKS et les autres armes à feu de type militaire restantes qui ne relèvent pas du cadre actuel.

2) Combler les failles concernant les chargeurs de grande capacité
On est particulièrement déçus par l’inaction concernant les chargeurs de grande capacité.
Combler la faille qui autorise la vente de chargeurs dits « modifiables » — c’est-à-dire des chargeurs qui peuvent facilement être remis à leur capacité d’origine, illégale — est depuis longtemps un engagement des libéraux, réitéré lors des dernières élections.
Cette question des failles et des exemptions n’est pas théorique.
Le tireur de Dawson a pu utiliser des chargeurs de 10 cartouches avec son Beretta CX4 Storm soumis à restriction, alors que cette arme aurait normalement été limitée à cinq cartouches.
Dans son rapport de 2008 sur la fusillade du Collège Dawson, le médecin légiste Jacques Ramsay — aujourd’hui député libéral de La Prairie-Atateken et secrétaire parlementaire du ministre de la Sécurité publique — a identifié la faille concernant les chargeurs comme un facteur ayant contribué à l’ampleur de la tragédie.
Il a écrit que, si le tireur avait été limité à cinq cartouches, il y aurait eu moins de victimes.
Cette conclusion aurait dû déboucher sur des mesures rapides. Au lieu de ça, deux décennies plus tard, ces failles persistent.
On sait que le ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, a annoncé le 4 décembre 2025 un examen plus large du cadre juridique régissant les armes à feu, les dispositifs, les chargeurs et les munitions.
Mais un nouvel examen, ce n’est pas une solution. Les survivants et les familles ont assez attendu.
Votre gouvernement devrait immédiatement adopter les modifications réglementaires nécessaires pour interdire la vente, le transfert et la possession de chargeurs facilement modifiables pouvant dépasser les limites légales de capacité au Canada, et pour éliminer les autres failles et exemptions.

3) Renforcer la surveillance des exemptions concernant les armes de poing
On reste aussi préoccupés par l’exemption accordée au tir sportif olympique et paralympique dans le cadre du gel de 2022 sur les nouvelles ventes d’armes de poing.
Les données disponibles montrent des différences significatives entre les provinces quant à la manière dont ces dérogations sont accordées.
Ce manque d’uniformité soulève des inquiétudes légitimes quant à la faiblesse de la surveillance et au risque d’abus.
Une dérogation destinée à un groupe restreint d’athlètes de haut niveau ne doit pas devenir une porte dérobée permettant de contourner le gel des ventes d’armes de poing.
Quatre ans après l’entrée en vigueur du gel, rien n’indique publiquement que des normes nationales claires, des critères transparents ou un processus réglementaire cohérent aient été mis en place.
Votre gouvernement devrait établir et publier des règles réglementaires rigoureuses et cohérentes à l’échelle nationale pour régir ces dérogations, y compris des conditions d’éligibilité claires et des vérifications efficaces.
On est des survivants de la fusillade du Collège Dawson et des proches d’Anastasia De Sousa.
Parmi nous se trouve Kathlene Dixon, la mère de Meaghan Hennegan, une survivante de Dawson décédée en 2022.
Depuis deux décennies, on vient à Ottawa avec une demande simple : faire en sorte que la législation canadienne sur les armes à feu donne la priorité à la sécurité publique en interdisant les armes et les accessoires qui permettent les fusillades de masse.
Monsieur le premier ministre, votre gouvernement a pris des engagements clairs.
Le prochain anniversaire est l’occasion d’honorer les victimes de la fusillade du Collège Dawson par des actes concrets — et non par de nouvelles consultations, des retards ou des excuses.
Cordialement,
- Louise De Sousa, mère d’Anastasia De Sousa, au nom de sa famille
- Meaghan Hennegan, survivante, au nom de sa famille
- Hayder Kadhim, survivant, au nom de sa famille
- Gaynor Harding, mère d’un témoin, au nom de sa famille
- Rama Kosara, présidente du syndicat étudiant du Dawson College
Précision
La copie originale de cette lettre a été rédigée en anglais. Noovo Info vous présente sa version traduite en français.
