Comment va la santé mentale des médecins dans un système qui ne la mesure presque pas ? Dans les derniers jours, un événement tragique a secoué le milieu médical et fait réagir, notamment sur les réseaux sociaux. Le choc est réel et relance une conversation souvent évitée.
La mort d’une jeune pédiatre, ces derniers jours, n’explique pas tout. Mais elle agit comme un révélateur.
Parce que des signaux, il y en a.
«Je n’ai jamais vu une crise comme celle-là en 20 ans», affirme la Dre Claude Johnson, codirectrice médicale et médecin-conseil au Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ).
Le PAMQ observe une hausse des demandes d’aide d’environ 20 % dans les dernières années, avec un pic marqué au moment de l’annonce de la loi 2. Les médecins qui consultent parlent d’anxiété, d’insomnie, d’épuisement professionnel.
Plusieurs vivent une détresse importante.
«C’est plus marqué chez les femmes et chez les médecins qui ont moins de 20 ans de pratique», observe la Dre Johnson.
Grande fatigue
Dans les échanges que j’ai eus ces derniers jours, un mot revient souvent : fatigue. La fatigue du rythme, la fatigue administrative, la fatigue d’un système qui demande beaucoup sans donner beaucoup de marge de manœuvre, et celle, plus insidieuse, d’un manque de reconnaissance.
Mais dès qu’on tente de comprendre l’ampleur du phénomène, les repères disparaissent. J’ai tenté d’en trouver. J’ai cogné à plusieurs portes.
Combien de médecins sont en arrêt de travail pour des raisons de santé mentale ? Il n’existe aucune donnée claire.
Combien quittent le réseau public parce qu’ils sont à bout ? Ça aussi, c’est impossible à établir avec certitude.
À la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), les données donnent un aperçu… sans permettre de tirer des conclusions. Pour l’ensemble de l’année 2025, on compte 835 médecins non participants 1. En 2026, les chiffres varient : on en est à 827 à ce jour.
Ces données incluent à la fois des médecins qui quittent, qui reviennent et d’autres qui sont non participants depuis longtemps. Difficile, dans ce contexte, de savoir ce qui relève d’une tendance… ou de simples allers-retours.
Difficile à documenter
Du côté de Santé Québec, même constat : aucune donnée sur les arrêts de travail, aucun lien possible entre désaffiliation et santé mentale. Les médecins étant des travailleurs autonomes, ils échappent en grande partie aux outils de suivi habituels.
Le résultat est paradoxal : on parle beaucoup de détresse mais on peine à la documenter.
Et pourtant, ailleurs, les données sont plus nettes.
Une méta-analyse publiée en 2025 dans le British Medical Journal, basée sur des données provenant de plusieurs pays, montre que les femmes médecins présentent un risque de suicide plus élevé que la population générale.
« Les études montrent que le taux est un peu plus élevé chez les médecins, et davantage chez les femmes médecins », indique la Dre Johnson.
Or, au Québec, aucun registre précis ne permet de documenter ces décès. Même sur les cas les plus graves, le portrait reste incomplet.
Médecine familiale désertée
Du côté de la relève, d’autres signaux se multiplient. Par exemple, au Canada, 181 postes en résidence sont restés vacants cette année, selon les données du Service canadien de jumelage des résidents (CaRMS). De ce nombre, 139 étaient en médecine familiale, une proportion importante, particulièrement marquée au Québec.
Ça veut dire que la médecine familiale, au cœur du système, peine à attirer.
Au PAMQ lui-même, cette réalité pèse.
Accompagner des médecins en détresse, jour après jour, n’est pas sans effet sur ceux et celles qui les soutiennent. « C’est difficile pour les membres de l’équipe, souligne la Dre Claude Johnson, codirectrice médicale du programme. Nos médecins travaillent aussi en clinique, ils sont eux aussi affectés par cette réalité. »
On parle souvent de résilience en médecine. De vocation. De capacité à tenir.
Mais à force de miser sur la résilience individuelle, on finit par s’habituer à ce que les limites soient repoussées.
Ce qui ressort, au fil des données et des conversations, ce n’est pas un portrait clair.
C’est une impression diffuse, persistante, difficile à chiffrer — mais impossible à ignorer.
1. Le terme « non participant » fait référence à des médecins qui ne facturent pas le régime public et exercent en tout ou en partie hors du réseau
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