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L’Égypte et la fin des humanités

«Vous en pensez quoi de Gaza?»

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Chronique Me Frédéric Bérard | L’Égypte et la fin des humanités Des ambulances égyptiennes font la queue en attendant l'arrivée éventuelle de Palestiniens à la porte égyptienne du passage frontalier de Rafah avec Gaza, à la suite d'un accord entre Israël et le Hamas sur un cessez-le-feu, mercredi 22 octobre 2025. (Montage Noovo Info et image tirée de La Presse canadienne)

Notre hôte nous accueille, anglais pratiquement impeccable, aux suites de la traditionnelle visite chez Khéops, Khépren et Mykérinos. Affable comme tout, il offre l’autant traditionnel thé avec un quasi-surplus d’enthousiasme.

— Votre anglais est impressionnant. Où avez-vous appris ?

— Aux États-Unis. J’ai habité Los Angeles, et ensuite Miami. J’y travaillais comme thérapeute.

Il décolle ensuite sur telle et telle vertu de la plante X, des réactions physiologiques à la plante Y.

— Vous en pensez quoi de Gaza?

Le silence gagne l’instoppable verbomoteur. Il réfléchit. Longuement. Délicat, il poursuit d’une métaphore :

— C’est comme si on voyait un voisin battre des enfants. Des tonnes d’enfants. Il les affame, les assoiffe, et frappe dessus. Et dès lors, bien sûr, on lui dit d’arrêter, qu’on ne peut traiter des enfants ainsi.

Vérification factuelle : il est vrai que le gouvernement égyptien, sous l’égide de l’intraitable maréchal devenu président al-Sissi, a réclamé la fin du génocide, semonçant Israël et appuyant, parmi les premiers États se faisant, les démarches d’enquête de la Cour internationale de justice.

En fixant mon sympa interlocuteur dans les yeux, on voit, sans forcer, le malaise. Parce qu’il anticipe, probablement, que je devine la suite. Celle de l’excuse poche.

— Sauf que… vous voyez… si celui qui persécute ses enfants vous répond de prendre ceux-ci sous votre aile, pour mettre fin à leur supplice, vous lui répondez quoi?

Il me regarde longuement, hésitant dans son complément de phrase, baissant davantage le ton, déjà chuchotant, de sa voix :

— Vous répondez que ça ne fonctionne pas ainsi, que vous ne pouvez pas prendre ses enfants avec vous.

La ligne gouvernementale, quoi. Je relance :

— Requête absurde de l’abuseur, bien entendu, mais pourquoi refuser d’accueillir les réfugiés ici, honnêtement ? Parce que vous êtes la porte de sortie naturelle, géographiquement parlant, non?

Sentant la pression du regard des deux-trois autres Égyptiens sur place, dans la mini-pièce, l’hôte balbutie quelques trucs plus ou moins intelligibles. Avant de changer de sujet. Nous sommes, après tout, en quasi-dictature, allergique aux manifestations, d’ailleurs interdites. Régime qui vient d’ailleurs d’emprisonner un bougre affichant, en pleine rue, un t-shirt au slogan suivant : «Mettons fin à la torture!». On vous laisse deviner la suite. Imaginez maintenant, comme le fait ledit régime, le cauchemar d’une population se soulevant de solidarité au profit de son frère gazaoui. De quoi propulser, à son paroxysme, l’anxiété étatique.

Magnanime, je laisse couler la conversation ailleurs. Ma gueule. Mais par empathie, non par conviction. Parce que les excuses égyptiennes du refus d’accueillir la détresse humaine, on connaît. Les mêmes, à géométrie semi-variable, que quasi partout (https://sciencespo.hal.science/hal-05250484v1).

D’abord, l’excuse économique: les villes sont surchargées, beaucoup de chômage, de misère, vous voyez ? Il y a déjà 110 millions d’habitants sur un territoire habitable similaire à la Belgique. Alors….

Ensuite, celle de la générosité éprouvée: l’Égypte accueille déjà des centaines de milliers de réfugiés soudanais, vous savez…

Troisièmement, le prétexte de l’intégration : et si les Gazaouis accueillis ici en venaient à contaminer le bon peuple de ses revendications, accusant notre gouvernement d’agir à titre de laquais d’Israël et des É.-U.? D’avoir assisté, complice dans les faits, à leur génocide? Et quoi penser des liens avec le Hamas?

Enfin, le faux-fuyant du «pourquoi moi» ? Oui, nous serions prêts à participer à une opération humanitaire si nécessaire (tu parles). Mais on ne peut et n’a pas à le faire seuls. Donc tant pis.

C’est ainsi pourquoi al-Sissi, malgré les appels réitérés cet automne afin qu’il autorise le passage sécurisé des [1], a exhorté ces derniers à «rester sur leur terre».

La cassette classique, quoi, manifestement applicable aux plus effroyables ignominies.

D’aucuns y verront, moi du moins, la chanson-thème du film La fin des humanités.

Avec nous, bien entendu, à même le premier rôle.

[1] Dans une annonce du 3 décembre dernier demeurée sans conséquence depuis, le ministre de la Défense israélienne a annoncé la sortie d’habitants de Gaza par l’Égypte. À suivre.

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