Autres temps, autres mœurs. L’adage vaut, et peut-être même davantage, en termes géopolitiques. Là où une trentaine d’années, nano-seconde dans l’Histoire de l’humanité, peuvent paraître une éternité.
Recul en 1994. Sachant bien entendu le caractère périlleux de la reconnaissance internationale, condition néanmoins sine qua non de l’accession à l’indépendance. Fort de la solidité de ses liens avec l’Hexagone, le Québec du nouveau premier ministre Parizeau allait ainsi mettre sur pied une stratégie tentant de convaincre le Quai d’Orsay, ministère français des Affaires étrangères, d’appuyer sa démarche souverainiste.
Un succès à cet égard, le cas échéant, aurait potentiellement un effet de boule de neige, l’appui d’un pays du G7 — membre par surcroît du Conseil de sécurité de l’ONU — pouvant assouplir l’ordinaire psychorigidité des États en la matière. Celle, particulièrement, des USA menés alors par Bill Clinton, copain de golf de Jean Chrétien et ambassadeur des théories du fédéralisme.
Les résultats des efforts du Grand jeu québécois, du fait de la minuscule (et controversée) victoire du NON, demeureront ainsi inconnus, quoique les indications reçues témoignent de la tiédeur, au mieux, de l’audace française.
Retour à nos jours: un président américain en pleine croisade afin de faire sauter l’ordre sinon mondial, au moins occidental. Menaces à cran, et à temps plein, sur tout ce qui bouge et respire. Une mitraillette de tarifs visant à asphyxier, selon le principal intéressé, son partenaire commercial du Nord, histoire de le bouffer tout rond, lui, ses fleurons, ressources et «51e gouverneur».
Plus à l’Ouest de l’unifolié, une province depuis longtemps récalcitrante à Ottawa réfléchit sérieusement à une idée jusqu’alors saugrenue : sortir du Canada par l’entremise référendaire. Sa première ministre, Danielle Smith, vient de décréter qu’une consultation sera tenue avec l’accord préalable d’au moins 178 000 électeurs. Sachant qu’approximativement 1 million de ses concitoyens appuient l’idée d’indépendance, le tout n’est que formalité, la question étant d’ailleurs déjà approuvée.
C’est à partir de ce même tableau de Risk, iconoclaste et farfelu, que le Parti québécois de St-Pierre-Plamondon aura à jouer ses prochaines pinouches, celle de l’accession québécoise au concert des nations.
Si d’aucuns anticipaient un recul provoqué par les mauvais sondages (les derniers : 29 % en faveur du OUI et 86 % des Québécois « fiers d’être Canadiens »), le dernier congrès du parti dissuadera les sceptiques : all in, sans ambages. Et comment naviguer dans un tel maelström de l’imprévisible ? Après réflexion, et surtout recul, une analyse des sorties du chef péquiste donne, un brin, une idée du chemin visé.
D’abord, refuser toute critique, même implicite, de Trump, allant jusqu’à plaider que le Canada aura été «un mauvais voisin», donnant raison au président sur notre responsabilité (démentie) en matière de fentanyl et d’immigration. Préciser, ensuite, qu’un Québec souverain «alignera ses politiques économiques et militaires» sur celles des USA, même trumpistes. Non en reste, le chef bloquiste ajoutera que les États-Unis sont moins dangereux pour le Québec que ne l’est le Canada.
Les fréquentations officielles, maintenant. La première visite pré-référendaire de PSPP aura été l’Alberta de Smith, en septembre dernier. Trumpiste avouée et invitée occasionnelle à Mar-a-Lago, le populisme de cette dernière se veut un quasi-mimétisme de celui de Donald, au point où certains se demandent si son enthousiasme quant au référendum ne relève pas — malgré son annonce de défendre le camp du NON — d’un souhait de voir son coin de pays se joindre, éventuellement, aux USA. À cet égard, d’ailleurs, notons que 70% des souverainistes albertains aimeraient une telle annexion, volontaire ou de force. Drôle «d’indépendance», mettons.
Viennent ensuite les liens avec le chef du mouvement en question, Mitch Sylvestre. Si Saint-Pierre-Plamondon devait banaliser la nature et la fréquence de leurs rapports à Fanny Lévesque, de La Presse, le Sylvestre en question sera plus candide :
«Ç’a été un très bon meeting. Nous sommes devenus amis à ce moment et nous sommes en contact depuis.» Selon l’Albertain, les deux hommes échangent régulièrement au sujet de la souveraineté. M. St-Pierre-Plamondon lui offre aussi des conseils. «Il m’a demandé de ne pas [les] révéler».
Et qui est le bougre en question ? Selon le National Observer, on parle d’un complotiste affranchi, épousant à pleine bouche la théorie raciste du Grand remplacement, accusant les libéraux fédéraux «d’être des criminels», et s’inquiétant que le Canada ne soit «communiste et autoritaire».
La dernière ? Le mouvement vient tout juste d’aller quêter un prêt de 500 milliards à l’administration Trump, histoire de traverser, dans le cas d’un OUI, les turbulences post-victoire.
On ne peut, bien entendu, blâmer le PQ et son chef de composer avec la réalité actuelle et ses diverses parties prenantes. Reste, néanmoins, qu’il est loisible de demeurer sceptique sur la pertinence de folâtrer, voire d’acoquiner, le projet d’indépendance québécoise avec ces tristes sires.
Nul besoin d’être Machiavel, d’ailleurs, afin de conclure à l’intérêt, pour Donald, d’assurer l’éclatement canadien.
Et deux fois plutôt qu’une.
Pour recevoir toutes les chroniques de Me Frédéric Bérard, abonnez-vous à notre infolettre, Les débatteurs du samedi.

