Certaines ruptures font du bruit. Les portes claquent, les cris fusent, le conflit éclate. Il y a de l’infidélité, des accusations, une crise, des valises vite bouclées. Mais il y a aussi des ruptures silencieuses, lentes, froides, comme une nuit de février.
L’érosion de l’intimité, tranquille, mais brutale et inexorable, a un nom: c’est le quiet divorcing ou, en français, le divorce silencieux.
Même si le phénomène n’est pas nouveau, le terme a explosé sur les réseaux sociaux.
Ce type de rupture amoureuse n’a pas de schéma: c’est une pente douce. On ne tombe pas: on glisse. Il n’y a pas un point de non-retour, il y a un ennui, une routine, une dégringolade. Comme un hiver qui s’installe dans chaque pièce de la maison.
On vit à deux — mais on s’enferme dans une bulle, chacun de son côté, sans trop comprendre pourquoi.
Je pense à ces couples qui ne se détestent pas, qui n’ont pas de liaison à l’extérieur, mais qui s’ennuient. Ils fonctionnent comme sur un pilote automatique, lunchs, listes de choses à faire, épicerie, lavage, comptes à payer. Ils sont polis, efficaces, mesurés.
Des colocataires quoi.
Ils ont appris à faire équipe, mais ils ne sont devenus que ça: une équipe. Ils aiment dire que « tout va bien », mais au fond, en dessous de cette couche, en fait «rien ne va plus».
Reconnexion
Le psychologue américain John Gottman, spécialiste des relations de couple, dont les travaux scientifiques permettent de prédire les séparations, parle des microgestes qui tiennent les couples engagés. Dans ses travaux, ils parlent de «petites tentatives de connexion» (bids ou tentatives), comme autant de mains tendues pour nourrir la complicité et l’intimité.
Envoyer un texto niaiseux ou un mème en après-midi. Toucher l’épaule en passant. Dire: «Viens voir ça» ou «j’ai pensé à toi». Soupirer bruyamment pour susciter une réaction. Pas de grand discours ni d’affirmations nettes, précises.
Ce sont, explique-t-il, des tentatives de rapprochement, de reconnexion, de trait d’union. Comme pour recoller la relation, millimètre par millimètre. Si l’autre répond, alors on refait un petit bout de chemin. Mais si ces gestes restent lettre morte, la lassitude s’installe. Le couple sombre un peu plus.
Et sans bruit, sans éclat, le lien se fragilise jusqu’à ne plus tenir. On finit par arrêter d’essayer.
C’est ça, le divorce silencieux: ce moment où on renonce au lieu de parler.
Ennui et absence
Les recherches démontrent que le divorce silencieux n’est pas lié à une hausse des conflits. Au contraire, ce sont les interactions positives qui diminuent, les interactions chargées de chaleur, de rires, de curiosité.
Les couples ne se chicanent plus, car ils communiquent moins. Tout est en baisse jusqu’au point mort, moins de regards, moins de touchers, moins de confidences.
Une vie en parallèle.
Gottman évoque aussi l’ennui comme un moteur qui accélère le divorce silencieux. Pas l’ennui sexy à deux des films français — l’ennui plate, beige, collant. Il en parle comme d’une forme de «stagnation qui gruge la relation de l’intérieur».
Si rien de nouveau n’entre, l’élan sort. Et sans élan, un couple survit au lieu de vivre.
L’absence de l’autre (l’absence émotionnelle, psychologique, l’écoute, le réconfort, l’intention, la chimie) est normalisée voire banalisée. Personne ne choisit de partir, mais on a cessé d’avoir envie de rester.
Attentes et écrans
Peut-être que cela résonne autant, en ce moment, parce qu’on a des attentes irréalistes envers le couple. Trop de gens attendent de leur partenaire qu’il réponde à tous les besoins, qu’il soit l’amoureux, l’ami, l’amant, le partenaire financier, le compagnon de voyage, le thérapeute, le coparent, bref, le moteur et la source d’épanouissement — et ce, pour toujours !
Méchant contrat.
Nourri par l’omniprésence des écrans, le divorce silencieux commence par une distance émotionnelle, souvent remarquée d’abord par les femmes, selon Gottman. Elles sont les premières à la nommer et à vouloir y pallier en organisant, en planifiant, en relançant, en insistant.
C’est par épuisement, et non par vengeance, qu’à un moment donné, elles lâchent prise. Au lieu de faire un pas vers l’autre, elles contournent. Et elles acceptent la dégradation.
Que faire ? Il y a des solutions et ça passe par les petits gestes. Dire merci. Répondre. Remarquer. Entretenir les rituels. Éteindre les écrans. Et oui, favoriser les moments cocon et le romantisme ordinaire.
Ce que je retiens de ce concept devenu viral ? Les couples ne se brisent pas seulement dans les tempêtes.
Ils se brisent aussi dans l’absence de vagues.
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