On annule, soit. Mais ensuite ?
Après des années de pression, de dénonciation, de débats, d’indignation, Julien Lacroix quitte la scène. Son départ relance une question inconfortable : que fait-on, collectivement, quand la justice ne suffit pas à répondre à ce que vivent les victimes ?
Julien Lacroix annonce qu’il met fin à sa carrière. Qu’il est fatigué, usé, incapable d’exercer son métier dans le climat actuel, dit-il.
Je vais être claire d’entrée de jeu : ceci n’est pas une chronique pour défendre l’humoriste.
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Dans sa publication Facebook où il annonce son retrait, plusieurs passages me dérangent et me heurtent.
Par exemple, quand il écrit « je n’ai violé personne » et « je ne suis pas un prédateur » (est-ce bien à lui de s’autoproclamer innocent ?), et qu’il insiste sur l’absence de plaintes et d’accusations, il reprend des mythes (connus, reconnus et bien documentés) sur les agressions sexuelles et sur la culture du viol.
L’absence de condamnation n’est pas synonyme d’absence de violence — ça, franchement, on le sait.
Au Québec comme ailleurs, une minorité des agressions sexuelles sont rapportées à la police. Parmi celles qui le sont, bien peu mènent à des accusations, et encore moins à des condamnations
Attendre un verdict pour croire les victimes, c’est un raccourci dangereux selon moi. Cela voudrait dire qu’on ne les croit pas et donc, qu’elles mentent.
Je lis la publication de Julien Lacroix et mes pensées vont vers les neuf femmes qui ont pris la parole. Celles qui ont accepté de s’exposer, de se raconter, de témoigner — dans un contexte où on sait que dénoncer, eh bien, ça coûte cher.
Rapide et émotif
Une fois que j’ai nommé tout cela, il reste plusieurs questions, dont certaines sont inconfortables.
Collectivement, qu’est-ce qu’on fait de ce genre de situations ?
Depuis quelques années, quelque chose a changé. Les réseaux sociaux se sont transformés en tribunaux populaires. C’est rapide, c’est émotif, c’est souvent sans appel. La culture de l’annulation (ou cancel culture) exclut des gens de l’espace public.
À quel moment est-ce justifié ? Est-ce que cela peut devenir démesuré ? Si oui, quand ? Où trace-t-on la ligne ?
Le mouvement #MeToo a amorcé un changement sociétal majeur. Il a permis de lever le voile sur des réalités longtemps ignorées. Il a libéré la parole des femmes.
Et je crois qu’il a braqué les projecteurs sur un enjeu important : le système judiciaire ne suffit pas toujours à rendre justice. Il est trop lent, trop exigeant, trop difficile pour les victimes. Si elles ne sont pas de « parfaites victimes », elles ne trouveront ni réparation ni justice.
C’est dans ce contexte que la pression sociale est devenue une forme de pouvoir citoyen.
Mais ce pouvoir n’est pas sans zones grises. Parce que ça ne fonctionne pas comme la justice. Il n’y a pas de règles claires, pas de processus établi, pas de moment où on peut dire « OK, c’est réglé ».
Où est la fin ? On annule… et ensuite ?
Célébrité et influence
Dans le cas de Julien Lacroix, la question centrale a toujours été claire selon moi : est-ce qu’un retour est possible ?
Peut-on aspirer à être, à redevenir une personnalité publique, une personne d’influence, quand on a eu des « comportements dégradants et irrespectueux » comme il l’écrit lui-même ? Petite note, en passant : pas juste dans des « partys au secondaire » tel qu’il le précise, mais dans sa vie adulte également.
L’opposition à son retour par une partie de la population et par le milieu de l’humour a fait reculer certaines salles et le groupe Juste pour rire en moins de vingt-quatre heures.
Je me questionne sur la manière dont collectivement on doit gérer ce genre de situation. Peut-on nuancer sans se faire pitcher des roches ? Peut-on condamner et dénoncer les comportements inacceptables, vouloir protéger les victimes, pointer du doigt les milieux toxiques (dont le milieu de l’humour, assurément) tout en discutant de la manière d’exclure ?
Justice et espace public
On est d’accord que répondre à la violence par la violence (intimidation et menaces envers l’humoriste et sa famille), c’est inacceptable. On n’avance pas là…
Le cas de Julien Lacroix nous oblige à tenir compte de deux choses en même temps : croire les victimes et reconnaître les limites du système, et réfléchir à ce qu’on fait, comme société, quand la justice se déplace dans l’espace public.
Non, ce n’est pas confortable. Et c’est normal.
Mais c’est peut-être ça, au fond, la maturité sociale : rester dans cet inconfort, sans s’excuser ni s’entredéchirer. Et réfléchir, ensemble.
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