Trois féminicides en 14 jours. Trois femmes tuées au Québec depuis le début de l’année 2026 : Tadjan’ah Desir, Mary Tukalak Iqiquq et Susana Rocha Cruz. Toutes les trois présumément aux mains d’un homme.
À chaque meurtre, je m’attends naïvement à une réaction. Une enveloppe d’urgence, un point de presse de nos élus, une déclaration de la ministre responsable de la Condition féminine Caroline Proulx, une alerte de nouvelle sur mon cellulaire, une quelconque turbulence, n’importe quoi pour évoquer l’anormalité de l’acte, pour rappeler aux gens l’aberration de la violence.
Mais rien. Rien devant les histoires de ces femmes, une poussée de son balcon, celle assassinée après de long historique de violence conjugale et cette dernière, retrouvée dans les eaux glaciales du fleuve. Le calme et le détachement d’une société qui s’habitue à tout font partie de la culture de violence envers les femmes. On nous apprend sans le dire que c’est dans l’ordre des choses.
Virginie Despentes écrivait dans Cher connard :
«Imagine qu’à la place des femmes qui sont tuées par des hommes, il s’agisse d’employés tués par leurs patrons. L’opinion publique se raidirait davantage. On se dirait, ça va trop loin. On doit pouvoir aller pointer sans risquer d’être étranglé ou criblé de coups ou abattu par balles. C’est quand tu transposes que tu réalises à quel point le féminicide est bien toléré. Les hommes peuvent te tuer.»
La violence envers les femmes est exacerbée par les normes culturelles d’une société qui la banalise au quotidien. Entre l’actualité, les True Crime et les slasher films, notre consommation de la culture érotise les rapports de domination, renforce les récits de violence envers les femmes et perpétue la normalité du geste. Il n’y a plus rien de singulier dans le meurtre d’une femme par un homme. Non seulement, on nous regarde mourir à répétition, mais l’insignifiance de l’acte nous le rend plus tolérable. Nous tuer ne choque plus.
Je relis les articles sur les derniers féminicides au Québec. Une quatorzième, une quinzième en 2025, puis le compteur qui repart à zéro, mais pas pour longtemps. Trois femmes mortes en l’espace de quelques jours. La nouvelle demeure dans les lisières de l’actualité. Même dans la manière dont l’information nous est livrée, il y a une certaine fatigue dans les mots. Moi-même, si j’ai l’impression d’avoir écrit cent fois la même chronique, c’est qu’on revit continuellement la même histoire.
En décembre, il y avait la commémoration de la tuerie Polytechnique. Comme à chaque année, les témoignages et les déclarations sur notre devoir de mémoire par nos politiciens se sont accumulés.
En 1989, 14 femmes sont mortes assassinées dans le massacre de la Polytechnique. C’est environ le nombre de femmes qui meurent par année au Québec dans un contexte de féminicides. C’est moins que l’an dernier. Et pourtant, il y a une distance dans le traitement de cette violence. On n’y porte pas la même attention.
J’en viens à souhaiter cette même humanité pour les autres. Parce que si les femmes ne sont pas assassinées toutes ensemble dans une salle de classe, elles ne soulèvent pas en nous cette commotion nécessaire pour éveiller les foules. On sait qu’il y a un problème quand on en vient à espérer le même traitement médiatique que le pire massacre de notre histoire.
Les féminicides au Québec, c’est la répétition du massacre de Polytechnique, lentement, les unes après les autres. Mais pour celles-là, pour Tadjan’ah Desir, Mary Tukalak Iqiquq, pour Susana Rocha Cruz, pour toutes celles qui mourront certainement cette année, il n’y a aucune plaque commémorative, aucun devoir de mémoire, pas de révolte. On s’habitue à nous regarder se faire tuer.

