Chroniques

C’était ça ou mentir

Le doute sur sa parole risque d’éclabousser la leur.

Publié le 

Chronique Maude Goyer | «C’était ça ou mentir» (Montage Noovo Info) Chronique Maude Goyer | «C’était ça ou mentir» (Montage Noovo Info) (Montage Noovo Info)

C’est à eux que je pense aujourd’hui. Aux migrants. À leurs histoires de survie, qu’on nous a racontées. Maintenant que Boréal largue Thélyson Orélien après avoir confirmé l’utilisation de l’IA, je me sens bernée. Toute cette souffrance bien réelle… et une machine pour trouver les mots censés nous en rapprocher.

Mon Dieu que je voulais le croire.

Et maintenant, je crains que les migrants qu’il voulait défendre en paient le prix. Que le doute sur sa parole finisse par éclabousser la leur. Comme s’ils avaient besoin d’une raison de plus pour qu’on ne les croie pas.

C’est une belle histoire, celle du livre C’était ça ou mourir, tout comme celle de son auteur d’ailleurs.

Un écrivain québécois d’origine haïtienne qui raconte l’exil avec une plume extraordinaire, saluée par la critique. Un premier roman qui fait courir les éditeurs étrangers avant même sa sortie, qui figure dans les sélections de prestigieux prix littéraires.

J’ai dévoré cet été ce roman qui raconte l’histoire de ceux qui fuient pour survivre, au risque de mourir en chemin. J’ai trouvé dans ces pages un récit qui nous fait voir autrement ces gens qu’on réduit si souvent à leur statut migratoire.

Les dénonciateurs de Thélyson Orélien disent avoir trouvé d’autres auteurs qui ont utilisé l’IA Le compte X Balance ton Claude, qui a dénoncé Thélyson Orélien, dit avoir trouvé deux autres auteurs qui auraient eu recours à l’intelligence artificielle (IA) pour rédiger leur roman.

Aujourd’hui, j’ai surtout l’impression qu’on nous a pris pour des valises.

Après des semaines de doutes, les Éditions du Boréal ont annoncé la fin de leur collaboration avec Thélyson Orélien. Une analyse externe a révélé des traces d’intelligence artificielle dans les documents de travail du roman, explique l’éditeur. L’ampleur de cette utilisation demeure inconnue mais quoi qu’il en soit, Boréal ne réimprimera pas le livre.

Le 13 octobre, l’auteur affirmait pourtant qu’aucune phrase du livre n’avait été créée par une machine.

Aucune.

Difficile de faire plus catégorique.

Les rencontres ont-elles eu lieu?

Mon Dieu que je voulais le croire. Je suis obligée de me poser de nouvelles questions.

Thélyson Orélien a raconté, sur plein de tribunes, comment est née l’idée de son roman.

Dans des entrevues, il expliquait avoir rencontré des migrants et écouté leurs histoires. À Radio-Canada, il était question de visites dans des centres d’accueil au Canada et aux États-Unis. Dans La Presse, il racontait avoir recueilli des témoignages en faisant du bénévolat et dans le cadre d’un projet de reportage chez nos voisins américains.

Au Journal de Montréal, il racontait avoir aidé des migrants à remplir leurs papiers au chemin Roxham. Des gens lui auraient confié leurs souffrances en lui demandant de les raconter.

Je suis journaliste: quand des gens nous confient leur histoire, surtout des personnes vulnérables, on a une responsabilité envers eux. Leur confiance, ça ne se prend pas à la légère. C’est un sacré privilège de la recevoir. Il faut en être digne.

Compte tenu des dernières révélations, on doit désormais se demander: ces rencontres ont-elles eu lieu? Qu’a-t-il recueilli exactement? Qu’a-t-il fait de leurs histoires au juste?

Les informations disponibles ne permettent pas de conclure qu’il a inventé sa démarche. L’utilisation de l’IA ne prouve pas que les témoignages sont faux.

Mais le doute s’est installé. Et je lui en veux de nous avoir amenés là.

Le doute fait des petits

Bien entendu, un romancier a le droit d’inventer. Jonas Dorléon a toujours été présenté comme un personnage fictif. On n’a pas demandé à Thélyson Orélien de nous montrer les reçus pour ses déplacements.

En créant ce personnage, il a raconté à quel point les rencontres avec des migrants avaient nourri son récit. Tout ça donnait du poids à sa parole… et à la portée de la voix de Jonas.

Mon Dieu que je voulais le croire.

Il a tellement perdu de crédibilité que le doute s’infiltre partout. Même dans les histoires de ceux qu’il disait avoir écoutés.

Plagiat et IA au cœur des discussions au Salon du livre de l’Estrie L’auteur Thélyson Orélien, qui est au milieu d’une polémique liée à l’utilisation de l’IA, devait être un invité d’honneur au Salon du livre de l’Estrie cette année. Son invitation a été révoquée.

Je relis les entrevues. Qu’est-ce que j’ai applaudi? Qu’est-ce que j’ai aimé ? Je ne vois plus les témoignages de la même façon, même si je n’ai pas de raison précise de les contester.

Et puis… On va se le dire: c’est injuste pour les migrants.

Ouvrir son cœur

J’essaie de me mettre à leur place. On ne raconte pas sa vie à n’importe qui. Il faut sentir que l’autre prendra soin de ce qu’on lui confie.

Après tout, en racontant leurs parcours, ces migrants espèrent qu’on comprendra mieux leur réalité. Et qui sait, que ça changera quelque chose.

Se reconnaissent-ils aujourd’hui dans cette histoire qui est devenue une affaire où il est surtout question d’IA et de tricherie?

La confiance de l’éditeur et des lecteurs a été brisée. Mais si des migrants lui ont ouvert leur cœur comme il l’a raconté, il leur droit aussi des comptes.

Mon Dieu que je voulais le croire.

Pour recevoir toutes les chroniques de Maude Goyer, abonnez-vous à notre infolettre, Les débatteurs du samedi.