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Caisse de dépôt et génocide, prise 2

Le festival de l’apothéose du cynisme, en bref.

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Chronique Me Frédéric Bérard | «Caisse de dépôt et génocide, prise 2» (Image tirée de l'Associated Press et montage Noovo Info) Chronique Me Frédéric Bérard | «Caisse de dépôt et génocide, prise 2» (Image tirée de l'Associated Press et montage Noovo Info) (The Associated Press)

Si votre mémoire est vive, vous vous souvenez potentiellement de la nouvelle, l’été dernier, voulant que notre Caisse de dépôt et placement se gâte honteusement de profits à même le génocide à Gaza. Mémoire vive, dans le sens où ce type d’histoires, disons-le franchement, n’intéresse à peu près… personne.

La culture du bah, à son paroxysme.

Bah ! Ç’a toujours été de même…

Bah ! Qui est surpris ?

Bah ! Le fric qui précède la morale, grosse nouvelle.

Le festival de l’apothéose du cynisme, en bref.

Que l’ONU ait pris la peine d’enquêter, et ensuite publier un exhaustif rapport sur les activités délétères du mandataire québécois, n’y changera pas grand-chose.

L’ONU? Bah!

Pourtant, ses conclusions du printemps 2025 étaient, pour dire le moindre, épouvantablement accablant : notre Caisse avait investi dans 48 entreprises impliquées dans le génocide, lesquelles entreprises ayant reçu près de 10 milliards de fric neuf.

La rapporteuse responsable du rapport, Me Francesca Albanese, alerte alors : « À l’évidence, pour certains, le génocide est profitable. Mon rapport expose un système, quelque chose de si structurel, de si répandu et de si systémique qu’il n’y a aucune possibilité de le réparer et de le redresser. Il doit être démantelé. La Palestine est une scène de crime sur laquelle il y aurait les empreintes digitales de nous tous.»

La réponse des boss de la Caisse, en quelques lignes?

«Ah ouin? Ah. On ne savait pas. Et quel génocide, déjà?»

Bien entendu.

Après tout, qui prendrait la peine de connaître les activités d’entreprises dans lesquelles il claque un modeste 10 milliards ?

Qui refuserait le ti-Jésus sans confession à Lockheed Martin, par exemple?

Faudrait être méfiant rare.

Mes chroniques de l’époque, merci au 98,5 et Noovo pour le courage, m’avait également valu un appel sympathique d’une vice-présidente de ladite Caisse, m’invitant à «prendre un café afin que l’on puisse bien t’expliquer le dossier».

Bien affable, mais ça va être beau.

Parce que soyons honnêtes, le «on ne savait pas» de la Caisse était, au mieux, insultant, et sonnait tel un témoignage rendu lors de commission d’enquête.

Or, près d’un an plus tard, force est de confirmer le constat : oui, celle-ci nous niaise.

Solidement, à part ça.

La dernière preuve ? L’analyse de son rapport annuel 2025 par la (valeureuse) Coalition du Québec URGENCE Palestine. En gros : la CDPQ investit maintenant dans 80 entreprises tirant profit, directement ou indirectement, du génocide. Les sommes en jeu ? 25,6 milliards $ de beaux bidous, représentant précisément 4,9 % de ses actifs globaux.

Joli.

À titre d’illustrations : en 2025, la mandataire aura septuplé son engagement auprès de L3Harris, installée à Mirabel et fabriquant de composants intégrés dans divers systèmes d’armes prisées par l’armée israélienne, dont ses bombes air-sol, avions et navires de guerre, notamment. On aura utilisé celles-ci lors d’attaques envers les civils, provoquant des milliers de morts, tant à Gaza qu’au Liban.

Idem pour les 377 millions engloutis dans Caterpillar, pourtant ciblée par Human Right Watch et Amnistie internationale. La faute? Avoir participé à la construction des colonies illégales en Palestine occupée, et avoir mis au service d’Israël des bulldozers blindés ayant servi à raser quartiers et villes du territoire.

Rebelote, donc: notre Caisse, toujours et encore, à titre de pimp de violations du droit humanitaire et du droit de la guerre.

Selon l’article III de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, la complicité de ce dernier se veut, elle aussi, tout autant punissable que le génocide lui-même.

Or, sans surprise, fournir des armes sachant leur dessein constitue une assistance directe, et constitue également une contravention au Traité sur le commerce des armes, instrument auquel le Canada, et conséquemment Québec, aura adhéré. Les Principes directeurs des Nations Unies confirment, eux aussi, le devoir des entreprises de cesser tout transfert d’armes dans un cas semblable.

Dernière affaire: un État fournissant des armes à un autre gouvernement perpétrant un génocide engage, en plus du volet complicité, sa responsabilité pour violation de son obligation de prévention dudit génocide, obligation d’ailleurs définie par la Cour internationale de Justice.

Question, maintenant : un État qui, par son financement d’entreprises meurtrières, peut-il être tenu criminellement responsable des crimes commis?

Réponse : Oui, s’il a connaissance du risque, qu’il existe un lien entre l’aide fournie et ledit crime, et que sa contribution se veut significative.

Trois en trois, non?

Bah!

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