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Avoir «assez» d’argent, ça veut dire combien?

La question revient sans cesse...

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Chronique Fabien Major |Avoir «assez» d’argent, ça veut dire combien? Chronique Fabien Major |Avoir «assez» d’argent, ça veut dire combien? (Noovo Info, Banque d'images Envato/Montage Noovo Info et image tirée d'Envato)

La question revient sans cesse, que ce soit dans un bureau de conseiller financier ou autour d’un souper entre amis: «Combien faut-il pour se sentir enfin nanti?» La plupart des gens répondent spontanément un chiffre rond — 1 million, 2 millions, 5 millions — comme si la richesse se définissait par une somme magique. Pourtant, les recherches, tout comme mon expérience professionnelle, montrent une réalité bien plus complexe.

L’argent qui rend heureux… jusqu’à un certain point

Depuis les travaux devenus classiques de Daniel Kahneman et Angus Deaton (2010), on sait qu’il existe un seuil de revenu au-delà duquel le bien-être émotionnel n’augmente plus de manière significative. Leur étude, basée sur 450 000 réponses aux sondages Gallup, situe ce plateau autour de 75 000 $ US de revenu annuel (ajusté à l’inflation). À ce niveau, les soucis financiers liés aux besoins essentiels disparaissent, et le stress diminue.

Plus récemment, Andrew Jebb (2018, Purdue University) a analysé les données de 1,7 million de personnes dans 164 pays. Sa conclusion :

  • La « satiété émotionnelle » se situerait entre 60 000 $ et 95 000 $ US,
  • tandis que la « satisfaction globale » liée à la vie atteindrait son sommet vers 95 000 $ à 105 000 $.

Après ces seuils, les gains additionnels peuvent même diminuer la satisfaction, car ils s’accompagnent souvent d’attentes sociales plus élevées, de pression, et d’une spirale comparative sans fin.

En d’autres mots : il existe un point où la course après l’argent cesse d’ajouter du bonheur, mais continue de demander de l’énergie.

Pourquoi est-il si difficile de savoir de combien on a vraiment besoin ?

Je peux en témoigner : en 27 ans de carrière, j’ai rencontré des milliers de familles, retraités, entrepreneurs, professionnels… Très peu connaissent leurs vrais besoins mensuels. Une minorité peut me donner un chiffre précis, et parmi ceux qui essaient, la moitié sous-estime d’au moins 25 %.

Pourquoi ? Parce que l’on confond budget théorique et vie réelle.

1. Les dépenses discrétionnaires sont largement sous-estimées

Les clients se souviennent très bien du loyer ou de l’hypothèque. Ils n’oublient pas l’épicerie. Mais le reste ? C’est là que la réalité se brouille.

  • Les voyages spontanés à Cozumel,
  • Les soins personnels,
  • Les cadeaux des neveux,
  • Les sorties sociales,
  • Les équipements sportifs,
  • Le remplacement de l’humidificateur, du cabanon ou d’une auto,
  • Les achats « coup de cœur » influencés par les réseaux sociaux…

Et surtout :les dépenses émotionnelles — celles qui surviennent quand on veut se récompenser après une période difficile, ou quand un événement social crée une pression d’achat.

2. Notre mémoire financière est sélective

Une anecdote que je raconte souvent : Un client me dit un jour qu’il dépense « environ 500 $ par mois pour ses loisirs ». Son relevé de carte de crédit montrait qu’il dépensait plutôt entre 1 200 $ et 1 400 $ — et je ne parle pas d’achat de yacht. Simplement des restos, des abonnements numériques, des sorties entre amis, un peu d’équipement sportif.

Il s’est exclamé : « Mais voyons, je ne fais rien de spécial ! »Justement. Ce sont les petites choses récurrentes qui grugent le plus.

3. La vie change constamment

Une planification solide aujourd’hui peut devenir obsolète demain :

  • Un parent à soutenir,
  • Une séparation,
  • Un enfant qui retourne aux études,
  • Un problème de santé,
  • Un changement de carrière,
  • Le retour aux études que vous tardiez…

Nos besoins financiers ne sont jamais fixes. Ils évoluent avec nos responsabilités, notre identité et nos aspirations.

4. Nous sommes terriblement mauvais pour prévoir nos futures émotions

Le prix d’un voyage ou d’un chalet, ça se calcule. L’impact émotionnel d’un deuil, d’un mariage ou d’une promotion, c’est impossible.

Ce phénomène, étudié par Daniel Gilbert (Harvard), s’appelle la mésestimation affective. Nous sous-estimons ou surestimons l’intensité et la durée de nos futures émotions — ce qui fausse notre capacité à anticiper nos dépenses.

Être « nanti »: une perception, pas un chiffre

Étonnamment, même parmi les personnes très fortunées, le sentiment d’avoir « assez » demeure rare. Une étude de Charles Schwab (2023) montrait que les Américains considèrent qu’il faut environ 2,2 M$ pour être riche… mais les gens ayant ce montant disent eux-mêmes qu’ils ne se sentent pas encore riches.

Pourquoi ? Parce que la richesse se définit en comparaison. On se compare à son voisin, son collègue, les influenceurs, les milliardaires à la télévision. On monte en revenus, mais notre échelle de comparaison monte plus vite encore.

C’est ce qu’on appelle le «treadmill hédonique» — l’idée que, peu importe ce qu’on obtient, on s’y habitue rapidement.

L’exemple des Ferrari : la première est exaltante… la 40e beaucoup moins

Des chercheurs comme Brickman et Campbell (1971) ont démontré qu’un événement positif exceptionnel, comme acheter un bien luxueux, offre un sommet de bonheur… mais temporaire.

Le cerveau s’habitue. Les collectionneurs de voitures sportives le savent bien :

  • La première Ferrari est un moment quasi spirituel.
  • La deuxième est excitante.
  • La dixième est un projet.
  • La quarantième devient… une question logistique. Où la mettre ? Qui l’entretient ? Et surtout : pourquoi l’avoir ?

L’accumulation ne déclenche plus la même dopamine. Ce qui était exceptionnel devient banal.

La vraie source de satisfaction : le don, pas la possession

C’est ici que la science devient fascinante.

Elizabeth Dunn, Lara Aknin et Michael Norton, dans une série d’études (Science, 2008 ; Journal of Happiness Studies, 2013), ont démontré que donner procure plus de bonheur que dépenser pour soi, même de très petites sommes.

Et ce n’est pas qu’une impression :

  • le cortisol baisse,
  • l’activation du cortex préfrontal augmente,
  • les marqueurs biologiques du bien-être s’améliorent.

Une anecdote tirée de Dunn : Des participants recevaient 20 $. Certains devaient les dépenser pour eux, d’autres pour quelqu’un d’autre. Résultat : la joie était nettement supérieure chez ceux qui avaient donné, peu importe leur revenu.

Et cela s’observe également dans les études sur la longévité : les gens qui s’investissent dans des actes de générosité vivent en moyenne plus longtemps, selon les travaux de Stephen Post (Case Western Reserve University).

Accumuler ou contribuer? Deux trajectoires différentes du bonheur

Les objets luxueux déclenchent un plaisir bref. Les relations humaines et la contribution donnent un sens durable.

C’est pour cela que de nombreuses personnes très riches se tournent, plus tard dans leur vie, vers la philanthropie. Et souvent, elles confient que c’est plus satisfaisant que tout ce qu’elles ont acquis.

Même Warren Buffett, qui pourrait acheter une Ferrari par jour, mange quotidiennement son McMuffin. Il dit que donner 99 % de sa fortune lui procure plus de satisfaction que n’importe quel achat.

Conclusion : Avoir « assez » ne se calcule pas uniquement avec une calculatrice

On peut mesurer des besoins, des revenus, des taux de décaissement. On peut projeter des scénarios, modéliser des retraites, planifier des héritages. Mais sentir qu’on a « assez » dépend de trois choses :

  1. La clarté sur nos besoins réels (ce que peu de gens possèdent spontanément).
  2. La paix émotionnelle que procure un filet de sécurité.
  3. Le sens qu’on accorde à notre argent.

Et le sens, lui, ne se trouve ni dans la 40e Ferrari ni dans la maison la plus grosse du quartier. Il se construit dans ce qu’on transmet, ce qu’on partage, ce qu’on améliore autour de nous.

Finalement, le vrai luxe n’est peut-être pas d’accumuler, mais d’être en position de redonner.

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Fabien Major

Fabien Major

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Planificateur et chroniqueur financier