Alors que le développement fulgurant des capacités de l’intelligence artificielle suscite l’inquiétude jusque dans les rangs de ses concepteurs, les États-Unis envisagent un «mécanisme» de dialogue avec la Chine, superpuissance rivale dans la course effrénée à cette révolution technologique.
«Un mécanisme de notification entre nos deux pays» : la piste a été évoquée, sans plus de détails, par le ministre américain des Finances Scott Bessent, après des discussions avec le vice-premier ministre chinois He Lifeng.
«Nous pensons qu’il est très important de passer d’une situation d’opacité à davantage de transparence», a-t-il ajouté, affirmant une volonté américaine de «définir une vision commune de nos objectifs et des menaces auxquelles nous sommes confrontés».
Qu’elle sorte de son cadre pour prendre des initiatives imprévues, qu’elle soit employée à des fins malveillantes ou qu’elle accélère les prises de décision dans les chaînes de commandement militaire jusqu’à l’incontrôlable, l’IA présente, comme le nucléaire, un potentiel destructeur à l’échelle planétaire.
«On voit des deux côtés une prise de conscience qu’il y a des possibilités d’incident et de mésusage au détriment des intérêts des deux pays», souligne Jean-Marc Rickli, directeur des risques globaux et émergents au Centre de Politique de Genève, dressant un parallèle avec «le téléphone rouge (…) mis en place à la suite de la crise (des missiles) de Cuba» de 1962 entre les États-Unis et l’URSS.
L’IA n’a pas (encore) déclenché de telle crise. Mais «CNN a rapporté vendredi que les États-Unis ont failli arraisonner un navire chinois sur la base d’un renseignement faux élaboré avec l’IA», souligne M. Rickli.
«Si les États-Unis et la Chine (…) veulent naviguer en toute sécurité dans ce “meilleur des mondes”, ils devront être capables de communiquer rapidement et efficacement en cas de crise liée à l’IA», estime Lucy Lua, du centre de réflexion Carnegie.
Modes propriétaire ou open source
Entre ces deux puissances, rivales dans de nombreux domaines (géopolitique, militaire, économique…), les priorités ne sont pas nécessairement alignées.
Un dialogue non-gouvernemental, entre experts et centre de recherches, existe depuis 2023 sur les modèles frontières les plus avancés (OpenAi, Anthropic, DeepSeek, Alibaba...), rappelle à l’AFP la chercheuse Mathilde Viellet de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
On y voit «la différence de vision de la sûreté. Les Chinois disent que cela fait plusieurs années qu’ils y travaillent, autour des deepfakes, la sécurité de l’information, les perturbations sociales», tandis que les Américains «se préoccupent surtout de la perte de contrôle et du “désalignement” de l’IA, quand elle agit de manière autonome», explique-t-elle.
«Aucun des deux gouvernements n’est prêt à des engagements contraignant le développement de l’IA», relève également le cabinet américain Teneo, alors que plusieurs acteurs américains du secteur, actuellement en tête de la course, appellent à ralentir.
Sans compter que les Américains privilégient un mode de développement «propriétaire», fermé, pour préserver leur avantage, tandis que les Chinois font de l’«open source» pour accélérer et gagner plus de poids.
Pour M. Rickli, il faut donc trouver «le plus petit dénominateur commun», qui pourrait être «la vitesse de réaction en cas de crise» ou «les possibles mésusages par des acteurs tiers».
Dans le domaine militaire, où l’IA joue un rôle croissant dans le choix des cibles et la rapidité de prise de décision, «une hotline fait sens», estime-t-il: «Mais est-ce réellement possible lorsque la vitesse d’exécution est un critère-clé de l’avantage stratégique ?».
«Partage d’information»
Pour Mathilde Viellet, «il y a deux sujets sur lesquels ils peuvent avoir intérêt à s’entendre: la perte de contrôle (de l’IA) et son utilisation par des acteurs malveillants».
Elle envisage trois pistes.
«Premièrement, un “téléphone rouge” avec la création de canaux formels pour communiquer si une IA avancée se comporte de manière nuisible ou imprévue».
«Deuxièmement, un mécanisme de divulgation de l’utilisation malveillante de l’IA». Dans son dernier rapport de renseignement, Anthropic a ainsi révélé cinq études de cas d’utilisation de son modèle Claude d’une façon «qui pourrait servir au développement d’armes biologiques».
Mais «la difficulté est de se mettre d’accord sur le périmètre précis de l’utilisation malveillante», souligne Mathilde Viellet: «Si des groupes cyber proches des Russes utilisent l’IA pour attaquer des intérêts américains, est-ce que les Chinois auront intérêt de le partager avec les Américains ?».
Troisième piste: «le partage d’information de systèmes d’évaluation des sûretés des modèles».
«S’entendre sur des normes et des protocoles de test communs pour le développement de cette technologie serait une réalisation remarquable», a déclaré la semaine dernière à Fortune le patron d’OpenAi Sam Altam, en estimant qu’avec cela «les présidents Trump et Xi recevraient ensemble le prix Nobel de la paix».
Mais au final, même si «une certaine coordination souple» voit le jour, pour le chercheur américain Matt Sheehan, «les mesures les plus importantes en matière de gouvernance et de sécurité de l’IA seront celles prises au niveau national» par chacun des deux pays.
