Pour Marticia Fargiorgio, passionnée de soccer, l’ambiance à Toronto est sans pareille depuis le début de la Coupe du monde: elle a pu voir les voisins se rassembler pour soutenir l’équipe masculine et tisser des liens avec des visiteurs venus du monde entier.
C’est un sentiment partagé par de nombreux supporteurs qui ont évoqué l’énergie qui débordait dans les rues à l’occasion des matchs, des soirées de visionnage et dans les bars sportifs, alors que Toronto accueillait six rencontres de la Coupe du monde.
«Ce lien, cette solidarité, nous en avions vraiment besoin», a souligné Marticia Fargiorgio.
Le tournoi est loin d’être terminé, mais les festivités dans la ville s’essoufflent, l’équipe canadienne ayant été éliminée et Toronto ayant rempli ses obligations d’hôte.
L’impact social du tournoi et l’essor du soccer canadien sont indéniables, mais les premières données sur l’impact économique de la Coupe du monde brossent un tableau plus nuancé.
Bien que le tournoi ait catalysé des investissements dans l’amélioration des transports en commun et la construction de nouvelles installations sportives, les experts se demandent si le coût initial de l’organisation en valait la peine, et quel héritage le tournoi laissera une fois que l’effervescence de la fièvre du soccer se sera estompée.
La ville indique que 380 millions $ ont été dépensés par la municipalité, la province et le gouvernement fédéral pour accueillir six matchs à Toronto sur quatre semaines. Elle prévoyait par ailleurs que plus de 300 000 voyageurs internationaux visiteraient la ville.
Malgré cet afflux de visiteurs, les hôtels de Toronto ont indiqué que leurs taux d’occupation avaient baissé au cours des deux premières semaines de la Coupe du monde.
Pas comparable à l’«Eras Tour»
Les données relatives aux cartes de crédit publiées par la société de traitement des paiements Moneris montrent que les dépenses dans la ville ont connu une légère hausse du 12 au 26 juin, mais que celle-ci n’a pas été aussi significative que l’impact des six concerts à guichets fermés de la tournée «Eras Tour» de Taylor Swift en 2024.
Les dépenses totales dans les hôtels ont augmenté de 18 % au cours des deux premières semaines de la Coupe du monde par rapport à la même période l’année dernière, cependant, les restaurants et les bars n’ont enregistré qu’une hausse de 3 %.
Les ventes des grandes surfaces et des magasins d’alimentation ont augmenté respectivement de 4 % et 6 %, tandis que les dépenses en vêtements ont baissé de 5 %.
Les dépenses des touristes étrangers — c’est-à-dire les transactions effectuées avec des cartes de crédit émises à l’étranger — ont été nettement plus élevées: +34 % dans les restaurants et les bars, +19 % pour les produits alimentaires et +7 % dans les hôtels.
Cependant, comparée à la tournée «Eras Tour», la Coupe du monde n’a pas eu un impact aussi retentissant. Au total, les concerts de Taylor Swift ont généré une hausse de 12 % dans la restauration et de 49 % dans le secteur de l’habillement, avec une augmentation moyenne des dépenses de 45 % toutes catégories confondues.
Sean McCormick, vice-président du développement commercial chez Moneris, estime qu’il est difficile de comparer l’«Eras Tour» à quoi que ce soit, même à un événement d’envergure internationale tel que la Coupe du monde.
«Cette tournée Eras Tour était un phénomène sans pareil, a-t-il dit. Les visiteurs nationaux comme les visiteurs étrangers, étaient tout simplement prêts à dépenser comme jamais auparavant, et peut-être comme jamais plus.»
Concernant l’impact économique de la Coupe du monde, M. McCormick a indiqué que même une légère augmentation des dépenses constituait un exploit en soi.
«Il est vraiment difficile de faire bouger l’aiguille de deux ou trois pour cent en termes de dépenses dans une ville de la taille de Toronto, car il s’y passe tellement de choses à tout moment, a-t-il expliqué. Sans la Coupe du monde, les gens auraient dépensé leur argent pour d’autres choses, d’autres festivals, d’autres événements.»
Tyeshia Redden, professeure d’urbanisme à l’université de Toronto, estime que les retombées économiques enregistrées jusqu’à présent sont probablement inférieures aux attentes.
Une étude réalisée pour la FIFA par Deloitte Canada estimait que la Coupe du monde pourrait générer jusqu’à 940 millions $ de retombées économiques pour la région du Grand Toronto. La ville indique qu’un bilan définitif des recettes générées par le tournoi sera fourni à l’issue de la Coupe du monde.
Mme Redden, qui mène des recherches sur les méga-événements sportifs, tels que les Jeux olympiques, s’interroge sur les avantages liés à l’organisation de la Coupe du monde, mais précise que Toronto est mieux placée que la plupart des autres villes.
«En général, les villes perdent de l’argent. Donc, si nous parvenons à atteindre le seuil de rentabilité, nous nous en sortons en réalité bien mieux que 90 % des méga-événements sportifs», a-t-elle expliqué.
Dans certains des pires cas, les Jeux olympiques d’Athènes de 2004 ont été accusés d’avoir contribué à la crise de la dette grecque et les Jeux de Rio de 2016 ont poussé le gouverneur de la ville à déclarer l’état d’urgence financière, a précisé Mme Redden.
Le budget de la Coupe du monde à Toronto, qui s’élève à 380 millions $, est bien inférieur à ce que la plupart des villes dépensent pour accueillir un tournoi sportif international, a rapporté Mme Redden, en partie parce que les tâches liées à l’organisation ont été réparties et que Toronto n’a pas eu besoin de construire de nouvelles infrastructures.
«Au cours de la dernière décennie, nous avons assisté à un examen très minutieux des retombées économiques liées à ces méga-événements sportifs, a-t-elle dit. Cela a donc exercé une forte pression sur la FIFA et le Comité international olympique pour qu’ils assouplissent ces réglementations et n’exigent pas autant de travaux et de dépenses d’infrastructure en amont.»
Amélioration des transports en commun
À Toronto, la ville a investi plus de 120 millions $ pour moderniser le BMO Field et le transformer en Toronto Stadium à l’occasion de la Coupe du monde. Des sièges temporaires ont été ajoutés, mais certaines modifications permanentes ont également été apportées, notamment l’installation de quatre nouveaux écrans géants et la modernisation des vestiaires et des infrastructures de diffusion.
La ville indique avoir également investi dans la modernisation des installations du Centennial Park, où se sont déroulés les entraînements de la Coupe du monde, ainsi que dans des programmes de soccer gratuits pour les cinq prochaines années dans certaines communautés et dans la création de quatre nouveaux mini-terrains de soccer dans les parcs municipaux.
Simon Darnell, professeur de kinésiologie à l’Université de Toronto, se félicite de ces investissements dans le sport et les loisirs, mais s’interroge sur la nécessité pour la ville d’accueillir la Coupe du monde pour y parvenir. Il en va de même pour les améliorations apportées au réseau de transports en commun de la ville afin d’accueillir les foules venues pour la Coupe du monde.
La Commission de transport de Toronto (TTC) indique que la fréquentation a augmenté de 40 à 47 % sur cinq lignes de tramway clés reliant les spectateurs au stade de Toronto et au Fan Fest les jours de match. Pour préparer le réseau, la ville a mis en place des voies réservées aux transports en commun sur les rues Bathurst et Dufferin, et la TTC précise avoir rénové les voies, les caténaires et les alimentations électriques afin que les tramways puissent faire face à l’augmentation du trafic
«Pourquoi faut-il attendre ces événements sportifs pour disposer d’un meilleur réseau de transports en commun? Si nous voulons de meilleurs transports en commun, investissons simplement dans les transports en commun», a observé M. Darnell, qui mène des recherches sur l’impact social du sport.
Selon M. Darnell, l’héritage sportif du tournoi constituera un atout considérable pour l’avenir du soccer canadien de haut niveau, mais il reste sceptique quant à la justification d’un coût total de 380 millions $.
Il estime que les pouvoirs publics devraient s’attacher à faire de Toronto une ville plus agréable à vivre et s’inquiète de l’impact qu’a eu le tournoi sur les personnes vulnérables, la Coupe du monde ayant entraîné un afflux de policiers dans la ville.
Avant le tournoi, des défenseurs des sans-abri avaient affirmé que les personnes vivant à Union Station et dans ses environs étaient confrontées à une violence croissante de la part des agents de sécurité, ce que David Roberts, professeur d’études urbaines à l’Université de Toronto, avait alors qualifié de pratique s’inscrivant dans une longue tradition des villes cherchant à redorer leur image avant les grands événements.
Un porte-parole de la ville de Toronto n’avait pas répondu à ces allégations à l’époque, mais avait énoncé que la municipalité s’engageait à garantir un comportement respectueux et que les citoyens pouvaient déposer des plaintes via le site internet de la ville.
Mme Redden a déclaré que les méga-événements sportifs sont liés à une augmentation des investissements étrangers, ce qui peut faire grimper les prix de l’immobilier et déclencher des projets de réaménagement rendant les villes inabordables pour leurs habitants.
Reste à voir si cela se vérifiera à Toronto, mais elle partage l’avis de M. Darnell selon lequel la ville n’avait pas besoin d’accueillir la Coupe du monde pour obtenir de meilleurs services de transport en commun et des investissements dans les loisirs.
«Ce serait formidable de voir les dirigeants d’autres villes, voire au niveau provincial ou fédéral, promouvoir des politiques et des programmes qui ne nécessitent pas l’intervention d’organismes tiers comme la FIFA pour mettre en œuvre ce qu’ils présentent comme des mesures de relance économique», a-t-elle commenté.
