Le fils d’une Canadienne décédée après une chute à son domicile de Point Roberts, dans l’État de Washington, au début du mois, a raconté qu’elle avait refusé de se faire soigner, craignant d’être placée en détention par les autorités américaines ou de se voir interdire le retour au pays.
Dylan Adamson a expliqué que sa mère, Paige Adamson, âgée de 61 ans, avait peur de quitter les États-Unis, car les services d’immigration avaient récemment entrepris une procédure d’expulsion contre elle, l’accusant d’avoir voté illégalement lors d’une élection d’État en 2018.
Les soins de santé sont limités à Point Roberts, qui est coupée du reste des États-Unis et accessible par voie terrestre uniquement en traversant la Colombie-Britannique.
M. Adamson a raconté que sa mère avait refusé d’être emmenée à l’hôpital, car elle craignait ce qui pourrait lui arriver si elle franchissait la frontière.
Il a ajouté qu’il n’avait appris la chute de sa mère qu’après avoir parlé à un pompier intervenu sur les lieux de son décès dimanche dernier, soit moins d’une semaine après l’accident.
«Je suis tout simplement désemparé. À cause d’un simple vote, ma mère est morte. À cause d’une stupide formalité, ma mère est morte», a-t-il dit vendredi lors d’une entrevue.
Cette chute est survenue environ un mois après que Paige Adamson, résidente permanente des États-Unis vivant à Point Roberts depuis 2012, rentrait chez elle après un repas organisé pour souligner sa fête à Tsawwassen, en Colombie-Britannique, non loin de là, lorsque des agents des services frontaliers américains l’ont retenue pendant des heures et l’ont interrogée sur son droit de vote dans le pays.
Sa mère ne se souvenait pas s’être inscrite sur les listes électorales ni avoir voté, et la procédure d’expulsion qui a suivi l’a plongée dans la panique, a-t-il assuré.
En plus de ce stress, des problèmes dentaires l’empêchaient de s’alimenter correctement, a précisé M. Adamson.
«Elle était très maigre quand je l’ai vue. Je l’ai vue il y a quelques mois. Elle était donc très frêle et elle a trébuché», a-t-il dit.
M. Adamson a indiqué avoir compris, en discutant avec ses amis de Point Roberts, qu’elle avait trébuché et était tombée sur un aspirateur, se cognant le flanc, «au niveau du ventre et de la hanche».
Il a ajouté avoir également appris que les ambulanciers qui avaient examiné sa mère avant son décès lui avaient dit qu’elle devait se rendre à l’hôpital, mais qu’elle avait signé un formulaire refusant toute prise en charge supplémentaire, car elle avait peur de ce qui pourrait arriver si elle franchissait la frontière.
«Elle serait allée à l’hôpital. La seule raison pour laquelle elle ne l’a pas fait, c’est par peur», a ajouté M. Adamson, qui vit à Maple Ridge, en Colombie-Britannique.
S’il avait été au courant de la chute de sa mère, il se serait rendu immédiatement en voiture à son chevet, a-t-il dit.
Il espérait obtenir samedi davantage de détails sur son décès de la part d’un médecin légiste.
Des allégations d’inscription illégale sur les listes électorales
L’avocat spécialisé en droit de l’immigration, Len Saunders, a expliqué avoir eu des nouvelles de Paige Adamson pour la première fois juste après qu’elle eut fait l’objet d’une procédure d’expulsion après des allégations selon lesquelles elle se serait inscrite illégalement sur les listes électorales et aurait voté dans l’État de Washington.
Me Saunders a fourni à La Presse Canadienne des photos que, selon lui, Mme Adamson lui avait transmises et qui montraient une transcription de son interrogatoire par un agent des frontières, ainsi qu’une convocation l’obligeant à comparaître devant un juge de l’immigration à Seattle le 4 novembre.
La convocation alléguait que Mme Adamson s’était «faussement présentée» comme citoyenne américaine afin de s’inscrire sur les listes électorales du comté de Whatcom, puis avait voté lors des élections du 6 novembre 2018.
Elle risquait donc d’être expulsée des États-Unis pour ce motif, a-t-il précisé.
Me Saunders, qui exerce à Blaine, dans l’État de Washington, a déclaré avoir expliqué à Mme Adamson qu’il ne traitait plus d’affaires d’expulsions depuis la fermeture d’une salle d’audience dans la ville il y a quelques années, mais qu’il l’avait orientée vers des avocats à Seattle et qu’ils étaient restés en contact.
Il a déclaré que Mme Adamson lui avait confié qu’elle «perdait la raison» face à cette épreuve.
Me Saunders a expliqué que Mme Adamson lui avait confié qu’elle ne se sentait pas bien, mais qu’elle avait peur de se rendre chez son médecin à Bellingham, dans l’État de Washington, en raison de la procédure d’expulsion.
L’avocat a expliqué avoir été «choqué» d’apprendre son décès.
«Très franchement, quand j’ai appris la nouvelle, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’un suicide. Je me suis dit : “Elle est tellement stressée”», a-t-il dit.
Me Saunders a précisé que le cas de Mme Adamson s’inscrit dans le cadre d’une récente campagne de répression menée par le gouvernement américain à l’encontre des personnes qui ne sont pas citoyennes américaines, mais qui se sont inscrites sur les listes électorales, parfois à leur insu, ou qui ont voté sans se rendre compte qu’elles n’étaient pas habilitées à le faire.
«Vous vous rendez au (Service des immatriculations) pour obtenir votre permis de conduire, et bien souvent, on vous inscrit sur les listes électorales, a-t-il expliqué. Les gens se disent : “Bon, si je peux m’inscrire, je peux voter.” Du coup, beaucoup de ces personnes se sont inscrites et ont voté, mais ce n’était pas par malveillance. Elles étaient naïves.»
Par le passé, les autorités américaines ne cherchaient généralement pas à expulser ces personnes, à condition qu’elles se retirent des listes électorales et attestent s’être inscrites ou avoir voté sans savoir qu’elles n’auraient pas dû le faire, a indiqué Me Saunders.
«Je n’ai jamais vu quelqu’un faire l’objet d’une procédure d’expulsion à un point d’entrée en tant que résident permanent pour avoir voté. Je n’ai jamais vu ça en 25 ans.»
Mais cela a changé, a ajouté Me Saunders, soulignant que ce revirement fait suite à une directive du gouvernement américain publiée en début d’année, visant à examiner les listes électorales et à sanctionner les cas de non-conformité.
L’avocat a affirmé avoir entendu parler de plusieurs cas de Canadiens résidents permanents aux États-Unis qui se sont rendus au Canada le mois dernier et ont ensuite dû répondre à des questions concernant leur éventuelle inscription sur les listes électorales et leur participation au scrutin lors de leur retour chez eux.
Il a précisé que les agents des services frontaliers avaient déconseillé à chacun d’entre eux de quitter le pays «car ils risquaient, à leur retour, d’être placés en détention et emmenés sans retour possible» vers un centre de détention du Service de l’immigration et des douanes des États-Unis (ICE).
«En gros, ces agents ont semé la terreur chez tous ces Canadiens, a-t-il dit. Quand on se retrouve dans l’un de ces centres de détention, ce n’est pas pour quelques jours, mais pour des semaines, voire des mois.»
La transcription de l’interrogatoire de Mme Adamson, daté du 15 septembre, montre que l’agent des services frontaliers américains lui a demandé si elle avait déjà rempli un formulaire d’inscription sur les listes électorales aux États-Unis, ce à quoi elle a répondu «non», bien qu’elle se soit souvenue d’un scrutin au niveau de l’État.
«Vous a-t-on envoyé un bulletin de vote ?», a demandé l’agent.
«Oui. Il arrive avec le courrier de tout le monde. Je ne me souviens plus quand c’était. Il y a dix ans, peut-être», a répondu Mme Adamson.
Lorsqu’on lui a demandé si elle avait reçu un bulletin de vote à sa dernière adresse à Point Roberts, Mme Adamson a répondu : «Non. Je ne sais pas. C’est du courrier indésirable. Je l’ai simplement jeté. N’est-ce pas ?
«Désolée, je suis fatiguée», peut-on lire dans la transcription.
Me Saunders a déclaré avoir aidé de nombreux Canadiens à obtenir la citoyenneté américaine par naturalisation au fil des ans, y compris ceux qui s’étaient inscrits sur les listes électorales ou avaient voté, en leur expliquant que «tant que nous pouvons prouver que vous vous êtes désinscrits», la procédure devrait aboutir.
«Nous les désinscrivions, nous rédigions une déclaration sous serment, je les accompagnais à leur entretien à Seattle lorsqu’ils devenaient américains, et cela ne posait aucun problème.»
Désormais, Me Saunders a assuré qu’il ne déposerait plus la demande de naturalisation d’une personne s’il existait le moindre indice laissant penser qu’elle s’était inscrite sur les listes électorales ou avait voté aux États-Unis.
«Je ne veux pas être tenu pour responsable si quelqu’un se fait expulser», a-t-il ajouté.
