La Chine a considérablement étendu son réseau de commissariats de police illégaux à l’étranger, afin d’«étendre ses tentacules» à travers un réseau de nouvelles associations communautaires, selon un rapport de l’organisation internationale de défense des droits de l’homme Safeguard Defenders.
Dans son dernier rapport, l’organisation non gouvernementale (ONG) espagnole recense près de 1250 associations chinoises à l’étranger qui, selon elle, serviraient de façade à des centres de police présumés dans 91 pays.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
«Ce réseau est utilisé pour surveiller la diaspora. Pour surveiller ce qu’elle fait, ce qu’elle dit et, en substance, pour la contrôler», a expliqué Laura Harth, directrice de Safeguard Defenders pour la Chine, dans une entrevue avec CTV News.
Ces nouveaux chiffres représentent également une multiplication par 12 par rapport aux conclusions de l’ONG quatre ans plus tôt.
En 2022, l’ONG avait recensé 100 commissariats chinois illégaux opérant dans plus de 50 pays, dont le Canada.
Le rapport, intitulé A Formula for Repression, affirme que le Parti communiste chinois (PCC) exporte «son système national de surveillance et de contrôle vers les communautés de la diaspora chinoise à travers le monde».
La Chine compte plus de 60 millions de citoyens vivant à l’étranger.
Michael Kovrig, conseiller principal auprès de l’International Crisis Group, affirme que ce rapport révèle «une phase précoce» des efforts déployés par le PCC pour étendre sa capacité à influencer les choix politiques des nations souveraines à travers le monde.
M. Kovrig, ancien diplomate canadien qui a été arbitrairement détenu par la Chine en 2018, estime que l’appareil «stupéfiant» mis au jour par Safeguard Defenders pourrait conduire à «une lente érosion des droits des citoyens canadiens à exprimer leurs propres opinions et à voter comme ils l’entendent».
L’«arme magique»
Safeguard Defenders affirme que ces associations sont dirigées par des agents du Parti à l’étranger, sous la direction du Département du Front uni (UFWD) de Pékin.
Le président Xi Jinping qualifie l’UFWD d’«arme magique» pour surveiller et contrôler ses citoyens, quel que soit leur lieu de résidence.
Safeguard a pu identifier 1 247 centres communautaires qui avaient reconnu, sur des sites web de la police et du parquet chinois ainsi que dans des publications, être des «points de liaison».
L’ONG affirme que toute association liée à l’UFWD peut être mobilisée pour participer à son programme de surveillance de masse.
La Chine affirme disposer de «dizaines de milliers» d’organisations affiliées à l’UFWD à travers le monde.
Au lieu de tirer les leçons de la révélation passée de ses activités illégales, la chercheuse principale du rapport affirme que la Chine est devenue plus habile à effacer ses traces.
«Ils ont tiré les leçons de leurs erreurs. Les bureaux de la sécurité publique se sont peut-être montrés un peu trop zélés. Auparavant, ils apposaient leurs propres logos sur les murs et les portes. Depuis 2022, ils veillent davantage à ne pas nommer les associations précises avec lesquelles ils collaborent», a dit Laura Harth.
Comment le réseau se développe-t-il?
A Formula for Repression détaille le fonctionnement du réseau mondial de contrôle communautaire mis en place par la Chine.
Les chercheurs indiquent que plus de dix forces de police issues de cinq provinces chinoises opèrent à travers un vaste réseau de centres de la Fédération chinoise implantés sur le sol étranger.
Ces centres sont présentés comme des lieux permettant à la diaspora de tisser des liens culturels et de favoriser les relations commerciales et touristiques avec diverses provinces et villes de Chine.

Safeguard Defenders recense les noms de 80 associations régionales liées aux forces de l’ordre chinoises. En 2022, l’organisation n’a recensé que quatre associations ayant mis en place des commissariats de police.
L’ONG met en garde contre le fait que les tentacules du PCC s’étendent «dans tous les aspects de la vie quotidienne».
La situation au Canada
Le rapport de Safeguard révèle l’existence de 18 postes de surveillance présumés de la police chinoise au Canada, contre les cinq qu’elle avait recensés en 2022.
Toutefois, des recherches complémentaires menées par Jamestown, un groupe de réflexion américain cité dans le rapport, ont mis au jour 575 organisations liées à l’UFWD au Canada.
La députée du Nouveau Parti démocratique, Jenny Kwan, qualifie ces allégations d’inquiétantes.
«Si cela s’avère vrai, cela suggère que les mesures prises jusqu’à présent par le gouvernement n’ont pas suffi à dissuader ces activités illégales», a écrit Mme Kwan dans une lettre ouverte adressée au ministre canadien de la Sécurité publique.
«Le Canada doit combler les lacunes juridiques, enquêter sur ces opérations et veiller à ce que les membres de nos communautés puissent s’exprimer, s’organiser et exercer leurs droits démocratiques sans contrainte, intimidation ni crainte.»
— Jenny Kwan, députée du Nouveau Parti démocratique
Le ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, représente une circonscription de Scarborough, en Ontario, où la population d’origine chinoise est importante. Il met en garde contre toute conclusion hâtive.
«Je peux affirmer que toute forme d’ingérence étrangère est inacceptable. C’est quelque chose que nous ne tolérerons pas. En ce qui concerne ces allégations spécifiques, il s’agit d’allégations qui n’ont pas encore fait l’objet d’une enquête», a-t-il ajouté.
En 2023, la GRC a clos son enquête sur deux centres de services chinois à Montréal, soupçonnés d’être des commissariats de police. Aucune poursuite n’a été engagée. Ces organisations poursuivent désormais le gouvernement fédéral en justice.
M. Anandasangaree affirme que les forces de l’ordre feront preuve de la diligence requise et donneront suite aux informations contenues dans le rapport, mais précise que les enquêtes doivent être menées avec «nuance».
Il précise que certaines de ces associations sont des clubs sportifs ou des clubs de lecture qui, au quotidien, «se contentent d’animer la vie associative des membres de la diaspora chinoise».
Le registre des influences étrangères fera-t-il la différence?
CTV News a demandé à M. Anandasangaree s’il avait discuté avec l’ambassade de Chine de l’enregistrement des coordinateurs d’organisations chinoises à l’étranger en tant qu’agents étrangers.
Le registre canadien des influences étrangères est entré en vigueur en août. En vertu de la loi, le non-enregistrement d’organisations étrangères peut entraîner des amendes allant de 250 000 à 1 million de dollars.
Selon M. Anandasangaree, la responsabilité de la sensibilisation incombait à chaque ambassade et qu’il appartenait au premier commissaire canadien à la transparence des influences étrangères, Anton Boegman, de veiller au respect de la loi.
Le ministre a également fait part de ses craintes que le nombre «non vérifié» d’organisations signalées ne cause des difficultés à la communauté chinoise.
«Bien sûr, (l’ingérence étrangère) est un sujet de préoccupation. Mais d’un autre côté, on assiste à des étiquetages erronés qui plongent inutilement les personnes et les communautés dans la peur», a-t-il précisé.
Ces organisations peuvent promouvoir les loisirs et la culture, mais Laura Harth souligne que certaines répriment aussi activement d’autres communautés qui participent à des célébrations que le Parti communiste chinois (PCC) n’apprécie pas, telles que la culture tibétaine ou ouïghoure.
«Nous ne pouvons pas légitimer un système qui ne le mérite pas… Nous devons commencer à envoyer des signaux clairs indiquant que ce genre de choses ne sera pas toléré et mettre le Front uni en garde», a-t-elle dit.
L’ambassade de Chine n’a pas répondu à une demande de commentaire de CTV News.
La peur au sein des communautés ethniques
L’exemple le plus médiatisé de poste de police illégal provient de la ville de New York. En mai 2026, Lu Jianwang, un citoyen américain, a été condamné pour avoir dirigé un poste de police clandestin, dans le but de recueillir des informations sur des dissidents chinois pour le compte de Pékin.
Au Canada, la GRC affirme avoir enquêté sur cinq postes de police chinois présumés à Toronto, Montréal et Vancouver. Toutefois, aucune poursuite n’a été engagée.
Rukiye Turdush, une Canadienne d’origine ouïghoure et directrice générale du Center for East Turkistan National Interest, qualifie la forte augmentation du nombre de postes de police chinois à l’étranger de «choquante et effrayante», mais pas de surprise.
Elle a organisé des manifestations contre les violations des droits de l’homme commises par la Chine au Xinjiang et affirme avoir constaté de ses propres yeux comment l’UFWD réprime la dissidence.
Selon Mme Turdush, des militants ouïghours ayant obtenu des visas pour rendre visite à des proches en Chine ont subi des pressions pour signer des documents affirmant leur soutien à la législation nationale chinoise. «Ils reviennent et ils ont peur… Ils se cachent et ne peuvent plus venir dans mon organisation», a-t-elle dit.
La militante craint également que son organisation ait été infiltrée par des agents du PCC afin de lancer des attaques contre la direction et d’espionner les membres.
«C’est ainsi que la Chine divise la communauté. Nous ne nous faisons pas confiance les uns les autres et nous ne nous sentons pas en sécurité», a précisé Mme Turdush.
Accord de coopération policière entre le Canada et la Chine
Les nouvelles données de Safeguard Defender interviennent 11 mois après que le premier ministre Mark Carney a signé un nouvel accord de coopération policière avec le président Xi.
En janvier, les deux dirigeants ont engagé la GRC et le ministère chinois de la Sécurité publique (MPS) à renforcer leur coopération dans la lutte contre la corruption et la criminalité transnationale, telle que la fraude aux télécommunications, la cyberfraude et le trafic de drogues synthétiques illégales.
Le premier ministre a refusé de rendre public le texte de l’accord malgré les appels des conservateurs et du NPD en ce sens.
Michael Kovrig estime que le Canada n’aurait pas dû signer cet accord en raison du «signal politique» qu’il envoie.
L’ancien diplomate souligne que la Chine a un passé marqué par les détentions arbitraires, les exécutions et la torture physique et psychologique. Il a lui-même été détenu par la Chine pendant plus de 1000 jours.
Le Canada n’a pas de traité d’extradition avec la Chine, mais M. Kovrig affirme que cet accord laisse entendre que la GRC et la MPS sont des organisations policières d’égale importance qui respectent des normes et des codes de conduite similaires.
«Ce n’est tout simplement pas le cas. La GRC ne met pas en place de faux commissariats pour influencer les Canadiens à l’étranger», a-t-il expliqué. «Elle ne se livre pas à des activités subversives dans des pays étrangers. Nous devrions exiger que cet accord soit rendu public. Nous avons besoin de transparence et de responsabilité. »
Avec des informations de Menna Elnaka pour CTV News

