Sous un ciel d’un bleu éclatant, Allison Casteels, une résidente de Kingston, en Ontario, a fait monter ses enfants dans une fourgonnette un mercredi après-midi et a pris le traversier pour traverser la Voie maritime du Saint-Laurent jusqu’à l’île Wolfe.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
Au cours de ce trajet de 20 minutes, Mme Casteels a aperçu à l’horizon quelque chose qu’elle n’avait pas vu depuis plus de huit mois.
Le Wolfe Islander IV (WI4) – ce traversier hybride électrique-diesel, plus récent et plus grand – avait repris la mer. Mais il ne s’agissait que d’un essai, sans auto ni passager à bord.
«C’est comme l’observation des baleines. Tu sais, c’est un événement rare», a dit Mme Casteels en montrant le traversier à ses enfants. «Dommage qu’on ne soit pas à bord.»
Le traversier, construit par la société néerlandaise Damen dans un chantier naval roumain et acheté par le gouvernement de l’Ontario pour plus de 50 millions de dollars, était destiné à remplacer un navire vieillissant qui a un demi-siècle.

Un «citron»
Ce qui devait être une bouée de sauvetage pour la municipalité de Frontenac Islands s’est avéré être un «citron», affirme Judy Greenwood-Speers, la mairesse de la ville.
«Ce truc a été immobilisé à cause du brouillard, du vent, et probablement aussi à cause de la pluie. Mais j’ai besoin que les gens puissent se rendre au travail. Aller à l’école. Obtenir de l’aide en cas d’urgence. Je n’ai pas de temps à perdre avec un traversier aussi frileux.»
Mme Greenwood-Speers a affirmé que le Wolfe Islander IV (WI4) est en proie à des problèmes depuis sa mise en service il y a deux ans.
Il a passé plus de temps amarré à quai pour des travaux d’entretien et de réparation qu’il n’en a passé à transporter des passagers.
En décembre 2024, le traversier s’est échoué après que des vents violents l’ont poussé vers des eaux moins profondes. Il a fallu des mois pour réparer sa coque endommagée.
Un an plus tard, le 22 décembre 2025, le traversier a subi une panne de moteur en pleine traversée en raison d’un dysfonctionnement électrique. Ce que le maire a qualifié de «catastrophe» a temporairement bloqué les 1500 résidents permanents de l’île Wolfe, dont une personne qui avait une urgence médicale.
Mme Greenwood-Speers a expliqué qu’en raison de la saison hivernale, seuls les pompiers de Thousand Islands disposaient d’un bateau en acier à l’eau.
Or, Thousand Islands se trouve à 50 kilomètres à l’est de l’île Wolfe, et il aurait tout de même fallu deux heures et demie aux pompiers pour transporter le patient vers un hôpital de Kingston. La traversée en traversier dure habituellement 20 minutes.
Le WI4 n’a pas transporté de passagers depuis décembre dernier.
Dans un courriel adressé à CTV News, le ministère des Transports de l’Ontario indique que le gouvernement «se prépare au retour en service du Wolfe Islander IV». Le ministère précise que des infrastructures de recharge sont en cours d’installation au quai de Kingston et que le poste d’amarrage est agrandi pour accueillir le WI4, un navire plus grand. Une fois les travaux terminés, les responsables provinciaux des transports affirment que le WI4 «fonctionnera en mode entièrement électrique».
Pendant que le navire de construction européenne est en réparation, le plan d’urgence prévoit de remettre en service le Wolfe Island III (WI3), qui commence à vieillir. Ce traversier a 50 ans et subit également de fréquentes pannes. À cela s’ajoute le facteur humain.
Mme Greenwood-Speers raconte qu’il y a quelques semaines, le capitaine du WI3 ne s’est pas présenté au travail et qu’il n’y avait personne pour le remplacer.
À quelques minutes en auto de l’embarcadère, des mélodies jouées sur un piano Steinway s’échappent de l’Hôtel Wolfe Island aux couleurs chatoyantes. Christopher Brown a acheté cet hôtel pendant la pandémie de COVID-19 dans le but d’attirer des musiciens, des danseurs et des artistes à Wolfe Island afin d’enrichir la communauté.
Cet été, il a pu présenter des spectacles cinq jours par semaine et organiser un festival de danse sur la jetée voisine qu’il a aménagée. Mais le manque de fiabilité du service de traversier a fait grimper ses coûts et son niveau de stress.
Service interrompu
À la fin du mois de juillet, l’hôtel avait programmé deux spectacles à guichets fermés avec Bill Frisell, musicien de jazz pionnier et guitariste lauréat d’un prix Grammy.
Alors que M. Frisell et son groupe s’apprêtaient à prendre le traversier de Kingston vers l’île, le ministère des Transports de l’Ontario (MTO) a décidé de façon inattendue d’annuler le service afin de réparer le moteur du WI3. M. Brown a expliqué qu’ils avaient dû louer des chambres à la journée pour le trio de jazz de Frisell dans un hôtel de Kingston, le temps de déterminer la durée du retard.
Une autre situation a nécessité de transformer le bar de l’hôtel en refuge de nuit pour des dizaines de visiteurs de l’île après l’annulation du traversier après 19 h. M. Brown a indiqué que les responsables du MTO n’avaient pas expliqué pourquoi.
«On a transformé cette soirée en concert et on a fait de l’or avec de la merde», a raconté Christopher Brown, qui est également auteur-compositeur-interprète et s’est produit avec des artistes tels que B.B. King et les Tragically Hip.
Le propriétaire de l’hôtel affirme qu’il a souvent dû utiliser son propre bateau pour ramener des clients à Kingston et qu’il a vu la tension monter sur les quais.
«Nous devons être très conscients et attentifs à la pression que cela exerce sur les capitaines et les employés du MTO, qui font tous partie de notre communauté eux aussi. C’est très difficile de maintenir la cohésion sous une telle pression.»
— Christopher Brown
M. Brown, qui vit sur l’île à l’année, dit espérer que le gouvernement provincial ne néglige pas la principale liaison de l’île avec le continent en raison de sa faible population.
«Ce traversier est considéré comme un prolongement de l’autoroute. Comme toute autre responsabilité de la province. Il doit être opérationnel. Il doit être entretenu», a déclaré l’homme.
À quelques pas de l’hôtel, la boulangerie Wolfe Island Bakery est en pleine affluence à 16 h 30. Une petite foule s’est rendue à la boulangerie après que le traversier WI3 a atteint sa capacité maximale. Ces personnes devront attendre encore une heure avant de pouvoir traverser vers Kingston.
«Le traversier peut être un peu lent. Du coup, beaucoup de gens qui font la file viennent chez nous. Je sais que les résidents n’apprécient pas cela, mais le traversier est bon pour nos affaires», a expliqué James Chinn, tout en mettant des scones dans une boîte. La population de Wolfe Island peut doubler en été avec l’afflux de propriétaires de chalets et de touristes.
Pourquoi pas deux traversiers?
Bien que le Wolfe Islander IV, plus récent, ait repris la mer, la province n’a pas précisé quand il commencerait à transporter des passagers.
Le WI4 peut transporter jusqu’à 75 véhicules, soit 20 de plus que le WI3, mais il circule toutes les 80 minutes au lieu de toutes les 60.
Mme Greenwood-Speers souligne qu’une étude provinciale a reconnu en 2011 que la région avait besoin de deux traversiers pour assurer un service fiable – et non d’un seul plus grand.
Elle soutient que c’est toujours la seule solution qui garantira la fiabilité et l’avenir de sa collectivité.
Lors de la visite de CTV News à l’île Wolfe, la mairesse a montré l’école primaire publique qui a fermé ses portes. Elle a évoqué l’éleveur laitier qui a dû détruire 70 000 litres de lait, faute de moyen de faire traverser le produit par la voie maritime. Elle a mentionné les maisons pittoresques de l’île récemment mises en vente et les jeunes familles qui ont quitté les lieux. Mme Greenwood-Speers s’est exprimée avec tristesse, mais a également refusé d’accepter le statu quo.
«Si (la province) tente de détruire ma collectivité, elle y parvient très bien, mais je me battrai bec et ongles contre elle.»

