Société

Plus de 220 enfants autochtones toujours recherchés par leur famille

«Nos enfants ont été volés.»

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Ian Lafrenière Le ministre responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, Ian Lafrenière (à droite), s'est rendu à Mashteuiatsh, à l'occasion de la présentation du cinquième rapport sur la loi 79. Il y a notamment rencontré l'ex-chef de la communauté ilnue, Clifford Moar. (Gabrielle Cantin/Initiative de journalisme local / La Presse canadienne)

À ce jour, l’incompréhension et la colère continuent de planer sur 221 familles autochtones toujours à la recherche d’enfants disparus après une admission dans un établissement de santé. «Nos enfants ont été volés», résume Françoise Ruperthouse.

Cinq ans après l’adoption de la loi 79, 129 familles autochtones sont toujours à la recherche de 221 enfants disparus à la suite d’un passage dans un établissement de santé québécois, selon le rapport présenté vendredi, dans la communauté ilnue de Mashteuiatsh.

Le ministre responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, Ian Lafrenière, ainsi que les députés Pascal Paradis, du Parti québécois, André A. Morin, du Parti libéral, et Alejandra Zaga Mendez, de Québec Solidaire, ont fait le voyage pour prendre part au dévoilement.

«Pour nous, venir ici, c’est rempli de sens, de charge émotive», a déclaré Ian Lafrenière, à l’issue d’une présentation marquée par l’émotion.

«Qu’il y ait autant de gens qui cherchent ce qui est arrivé à leur enfant... c’est la partie sombre de l’histoire du Québec.»

—  Ian Lafrenière, ministre responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit

Après Mistissini et Pikogan, les élus, les membres de la Direction de soutien aux familles, du comité de suivi et de l’Association pour les enfants disparus Awacak ont choisi Mashteuiatsh — où se trouvait le dernier pensionnat autochtone au Québec ― pour présenter leurs constats. «Ça vient démontrer aux familles qui sont touchées [...] qu’il y a des gens qui travaillent pour eux», s’est réjoui Jonathan Germain, chef de la communauté ilnue.

«Un outil majeur»

Depuis maintenant cinq ans, la loi 79 permet à la Direction de soutien aux familles et à l’association Awacak - Petits êtres de lumière de fournir aux familles d’enfants autochtones disparus ou décédés à la suite d’une admission en établissement un accès élargi aux renseignements personnels nécessaires pour faire la lumière sur leur situation.

«La loi est un outil majeur», expliquent Florence Dupré et Julie Martel, coordonnatrice et directrice pour la Direction de soutien aux familles, chargée d’accompagner les familles dans leurs recherches.

«Sans la loi, les dossiers médicaux de moins de 12,7 % des enfants recherchés par la Direction de soutien aux familles auraient été accessibles à leur famille», révèle le rapport.

Mais, alors que 12 enfants disparus se sont ajoutés à la liste depuis la présentation du dernier rapport, ce nombre est appelé à augmenter encore de façon significative, avertissent les collègues.

Au fil des dernières années, seules les nations atikamekw, anichinabée et innue ont été ciblées par les instances responsables de l’application de la loi, laissant présager qu’une grande proportion des cas d’enfants autochtones disparus reste à ce jour inconnue.

«Le chiffre présenté aujourd’hui, ce qu’il ne montre pas, c’est qu’on n’est pas allé dans les autres nations encore», résument-elles.

Des blessures vives

«Je connais la souffrance des familles qui ont besoin d’avoir des réponses», témoigne Françoise Ruperthouse, directrice générale d’Awacak - Petits êtres de lumière, en marge du dévoilement.

Avant de s’impliquer auprès de l’association, la femme originaire de Pikogan a elle-même recherché sa sœur portée disparue pendant plusieurs années. Comme plusieurs autres enfants, sa sœur devait n’aller qu’à l’hôpital, avant de devenir introuvable.

«Nos enfants ont été volés [...] Et nos parents, ils ont été traités différemment des non-autochtones.»

—  Françoise Ruperthouse, directrice générale d’Awacak - Petits êtres de lumière

Clifford Moar, chef de la communauté de Mashteuiatsh jusqu’en 2021, et Pierre-Paul Niquay sont de ces enfants qui ont été arrachés à leur famille. Non pas sous le prétexte d’une visite dans un centre hospitalier, mais lors de passages dans un pensionnat.

Contrairement à d’autres, ils sont éventuellement retournés dans leur communauté, mais leurs années au pensionnat ont laissé des blessures vives sur leur famille.

«Mes parents ont souffert autant, sinon plus que moi», laisse tomber Clifford Moar, qui voit dans les démarches rendues possibles par la loi 79 une façon de «faire la paix».

De retour pour la première fois dans l’établissement où il a été pensionnaire, Pierre-Paul Niquay témoigne lui aussi des répercussions durables qu’a eues son départ sur sa famille et lui.

«Quand je suis entré, je savais que cet établissement allait avaler ma vie», souffle-t-il, la voix brisée par l’émotion.

Vers d’autres exhumations?

Jusqu’à maintenant, quatre exhumations ont résulté des procédures encadrées par la loi 79. À l’issue de leurs démarches, certaines familles font ce choix, dans l’objectif de ramener l’enfant dans sa communauté d’appartenance.

Dans la région de Québec, l’exhumation de «bébé Maxime», retrouvé dans un lot commun du cimetière Saint-Charles, a fait couler beaucoup d’encre, l’automne dernier.

Mais, malgré la hausse constante du nombre, difficile de savoir si les exhumations d’enfants autochtones deviendront plus fréquentes dans la province. «On reste très prudente avec les exhumations, mais ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a de nombreuses demandes qui nous sont adressées», explique Florence Dupré.

Les nombreux paramètres et conditions à respecter rendent toutefois le processus compliqué, poursuit-elle, précisant qu’il ne s’agit que d’une des «voies possibles» pour les familles endeuillées.

«Il y en aura d’autres [...] Mais ça prend du temps et on prend le temps de bien faire les choses», note à son tour Ian Lafrenière.

À mi-chemin dans la période d’application initialement prévue lors de l’entrée en vigueur de la loi, tous conviennent de la nécessité d’en assurer la pérennité ainsi que sur l’importance d’assurer un accès vaste et simple aux familles.

«Notre souhait, c’est que toute personne qui cherche à avoir de l’information, à retrouver leur être cher, à entamer ou à poursuivre leur chemin de guérison puisse le faire», conclut la coordonnatrice de la Direction de soutien aux familles, Florence Dupré.