Société

Les producteurs de laine se tournent vers d'autres marchés que les États-Unis

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(Justin Tang)

Les droits de douane imposés par le président américain Donald Trump ont entraîné un enchevêtrement de formalités administratives et des frais supplémentaires pour les producteurs de laine canadiens, et certains se détournent carrément de leurs clients américains.

Judy Enright Smith, propriétaire de la boutique de laine Wabi Sabi à Ottawa, est à bout de patience. Lors de la dernière visite de son fournisseur américain, elle portait un t-shirt sur lequel était inscrit «Elbows Up».

«Au début, c’était professionnel, indique-t-elle. Maintenant, c’est personnel.»

Les États-Unis ont imposé des droits de douane de 50 % sur les importations de laine grasse et de certains produits finis en laine, ce qui affecte les producteurs de laine canadiens qui expédient leurs produits vers le sud pour y être lavés.

La laine grasse est le produit brut, non lavé, obtenu après la tonte d’un mouton.

Elle contient encore des brins de foin, des insectes et d’autres débris provenant de la ferme, ainsi que de la lanoline, une substance huileuse produite par les moutons.

La lanoline est extraite et peut être utilisée dans des cosmétiques et d’autres produits, tandis que la laine est nettoyée et transformée.

Obligés de se tourner vers d’autres pays

Le Canada ne dispose pas d’un niveau de transformation industrielle équivalent à celui des États-Unis et d’autres pays, ce qui signifie que les producteurs canadiens comptent souvent sur des filatures étrangères et d’autres installations pour transformer la laine grasse en fil et en autres produits.

La production nationale est principalement assurée par des entreprises de taille moyenne ou artisanales.

De plus en plus de producteurs canadiens expédient leur laine brute vers la Chine et la République tchèque pour contourner les droits de douane américains et les tensions commerciales.

Le président du Conseil canadien de la laine qualifie cela de rupture regrettable dans une relation commerciale de longue date, à un moment où les prix de la laine sont à la hausse.

«Alors même que cela se produit, notre plus grand marché unique — les États-Unis — nous est en quelque sorte fermé désormais», souligne Matthew Rowe.

«Si l’on dépend de chaînes d’approvisionnement transfrontalières pour faire fabriquer un produit, cela n’a tout simplement plus de sens sur le plan économique avec ces droits de douane», avance-t-il.

Mme Enright Smith explique qu’il n’est plus moralement justifiable pour elle de proposer des marques américaines dans son magasin, malgré leur popularité auprès de certains de ses clients.

Elle se tourne vers l’Europe pour combler ce vide et cherche à trouver davantage de produits en laine provenant du Canada.

Elle raconte que son fournisseur américain avait envoyé un message à ses clients canadiens au début de la guerre commerciale, leur disant qu’ils «porteraient préjudice aux petits entrepreneurs» s’ils cessaient de faire affaire avec l’entreprise parce qu’ils étaient mécontents de M. Trump.

Mme Enright Smith interprète cet argument comme une tentative égoïste de rejeter la responsabilité sur les Canadiens pour tout préjudice commercial causé par la campagne brutale menée par M. Trump pour modifier les relations commerciales.

Elle mentionne que, cette année, lorsque son fournisseur américain la contactera pour conclure une vente, elle refusera.

Une filature canadienne est épargnée par le plus gros des droits de douane américains, car c’est l’une des rares à transformer la laine entièrement au Canada.

L’entreprise Briggs and Little, située au Nouveau-Brunswick et fondée en 1857, achète sa laine auprès d’une coopérative de Carleton Place, en Ontario, et fabrique ses produits sur place, ce qui limite les effets des droits de douane américains.

Mais la plus ancienne filature canadienne encore en activité n’est pas totalement épargnée par la politique tarifaire de M. Trump.

Leah Little, responsable administrative, précise que la filature utilisait certaines pièces et certains matériaux fabriqués aux États-Unis et soumis à des droits de douane.

«Nous espérons vraiment que cet imbroglio sera résolu avant que nous ayons à remplacer des pièces de nos machines qui ne sont pas disponibles au Canada», explique-t-elle.

M. Rowe juge que Briggs and Little constitue davantage une exception qu’une règle parmi les producteurs canadiens de laine et de fil — et une «excellente option» pour les tricoteurs souhaitant acheter local.

Réinventer l’industrie

Anna Hunter, éleveuse de moutons et propriétaire de la filature Long Way Homestead à Sainte-Geneviève, dans le Manitoba, réfléchit depuis un certain temps à l’avenir de l’industrie lainière canadienne et à la manière de la réinventer.

Mme Hunter, autrice de «The True Cost of Wool», a cessé d’expédier ses produits vers les États-Unis l’année dernière lorsque Donald Trump a supprimé l’exemption «de minimis» pour les importations, qui permettait d’accepter sans droits de douane ni taxes les envois d’une valeur inférieure à 800 $.

Ce n’était que le dernier coup dur en date pour les producteurs de laine canadiens, encore sous le choc de la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales causée par la pandémie de COVID-19.

L’un des défis auxquels est confrontée l’industrie canadienne est la nécessité d’augmenter la capacité des filatures.

Mme Hunter traite actuellement environ 5000 livres de laine par an, ce qui, selon elle, ne représente qu’une fraction de la laine qu’elle récolte sur ses moutons.

Elle envisage une nouvelle industrie lainière nationale reposant sur des installations de transformation régionales décentralisées, conçues pour traiter différentes variétés de laine et soutenir une industrie textile nationale plus solide.

Pour dissocier la laine canadienne de celle des États-Unis, il faudra que le gouvernement et les consommateurs cessent de considérer la laine comme un simple sous-produit de l’industrie ovine, et commencent à la considérer comme une matière première méritant un investissement à part entière, selon Mme Hunter.

Elle ajoute que les tricoteurs canadiens devraient également prendre l’habitude de vérifier l’étiquette et d’acheter local.

M. Rowe estime que si le différend tarifaire n’était pas résolu rapidement, l’automne s’annonçait particulièrement difficile pour les producteurs, alors que les consommateurs cherchent à renouveler leur garde-robe d’hiver.

Les producteurs peuvent réaliser le bénéfice d’une année entière au cours d’une seule saison d’automne.

M. Rowe souligne que son organisation s’efforce de soutenir la production canadienne en plaidant pour une augmentation de la capacité des filatures nationales et la mise en place de nouvelles chaînes d’approvisionnement.

Mais démêler les liens entre les industries lainières canadienne et américaine, tissés au fil des générations, est une tâche «presque déchirante», selon lui.

«Nous devons diversifier nos opportunités, mais je pense que cela n’atténue en rien la douleur, voire le sentiment de trahison, que ressentent de nombreux acteurs de notre chaîne de valeur», croit-il.

Alessia Passafiume

Alessia Passafiume

Journaliste