Les partisans des partis politiques défaits feraient moins confiance à leurs concitoyens, indique une étude de Marc Williamson, professeur assistant en sciences politiques à l’Université McGill, menée en collaboration avec d’autres universités.
M. Williamson travaille sur la politique canadienne et s’intéresse aux aptitudes politiques des électeurs et à leurs comportements dans le système politique. Avec ces travaux, il a voulu comprendre à quel point les électeurs, selon s’ils ont gagné ou perdu une élection, se disent prêts à faire confiance à leurs concitoyens.
Afin de répondre à cette question, M. Williamson s’est appuyé sur des sondages menés de 2004 à 2024. Six de ces sondages ont été conduits autour d’élections fédérales et onze autour d’élections provinciales.
«Nous combinons ces données sur plusieurs années afin d’examiner le lien entre le candidat que les électeurs ont déclaré vouloir soutenir et leur niveau de confiance sociale après l’élection, a expliqué M. Williamson. En général, un peu moins de la moitié des Canadiens estiment que l’on peut faire confiance à la plupart des gens. Mais nous voulions voir si cette réponse variait après une élection, selon le candidat que les électeurs avaient déclaré vouloir soutenir.»
M. Williamson a indiqué que les données analysées ont permis de mettre en évidence un écart notable dans la confiance accordée aux autres par les électeurs, selon si leur parti a gagné ou perdu.
«L’écart est d’environ quatre à six points de pourcentage, ce qui signifie qu’ils sont moins susceptibles de dire qu’ils peuvent faire confiance aux autres, a-t-il précisé. Et cet écart est plus important entre les partisans du parti vainqueur et ceux du parti arrivé deuxième aux élections.»
Le professeur souligne cependant qu’il ne veut pas affirmer catégoriquement que «les élections déchirent le pays ou quoi que ce soit de ce genre», car les données recueillies ne permettent pas de totalement déterminer si la défaite électorale accroît la méfiance entre les individus.
«Certains éléments indiquent que cette méfiance s’est accentuée après les élections, mais il ne s’agit pas d’une relation de cause à effet: la défaite électorale ne rend pas forcément les électeurs moins confiants s’ils n’ont pas soutenu le parti vainqueur, et les victoires n’augmentent pas automatiquement la confiance, explique-t-il. Il pourrait s’agir d’une combinaison de facteurs, ou bien ces écarts de confiance préexistaient peut-être déjà avant l’élection.
Selon M. Williamson, l’écart de pourcentage serait encore plus marqué chez les électeurs très antipathiques à l’égard des adversaires.
En effet, la polarisation politique, qui scinde l’opinion publique en parties distinctes, est selon lui, étroitement liée à la polarisation affective.
Il décrit la polarisation affective comme une forme de polarisation politique qui concerne davantage la façon dont on perçoit les partisans des autres partis, ceux qui ont des positions politiques divergentes des nôtres.
«Les personnes très polarisées affectivement ont tendance à considérer les sympathisants des autres partis comme immoraux ou indignes de confiance, décrit M. Williamson. Elles jugent en quelque sorte le caractère des gens en fonction de leur appartenance politique. Cela pose donc de nombreux problèmes de cohésion sociale.»
Cette polarisation entraîne donc l’observation d’un écart entre les gagnants et les perdants, en termes de volonté d’exprimer de la confiance sociale, qui se limite aux électeurs les plus polarisés, souligne M. Williamson.
Polarisation élevée au Canada
Les recherches de M. Williamson semblent démontrer que ce phénomène s’est particulièrement accentué au Canada au cours des dernières années.
«Notre étude, ainsi que celles de plusieurs autres auteurs, a mis en évidence une augmentation de la polarisation affective au Canada au cours des deux dernières décennies, notamment en ce qui concerne l’appréciation ou la désapprobation du parti adverse par rapport à leur propre parti», a énoncé M. Williamson.
D’après la littérature, cette polarisation croissante pourrait être due à un comportement plus clivant de la part des élites et des politiciens, énonce M. Williamson. Les électeurs seraient influencés par les signaux reçus et leurs sentiments positifs ou négatifs vis-à-vis de l’opposition seraient donc beaucoup plus radicaux.
Cette antipathie à l’égard des électeurs d’autres partis vient cependant altérer des fondements de notre société, observe M. Williamson.
«La confiance est essentielle au fonctionnement de notre démocratie, à notre capacité fondamentale de respecter le contrat démocratique, assure-t-il. Nous avons besoin de cette confiance entre les citoyens.»

