Il y a 20 ans déjà, à quelques jours seulement de la fête chrétienne la plus célébrée dans le monde, la Cour suprême rendait l’une de ses décisions les plus sulfureuses en légalisant les clubs libertins.
Même si les adeptes du libertinage n’ont plus à évoluer dans l’ombre — grâce à l’évolution de la loi et des mœurs sociétales — certains défis persistent pour les propriétaires de clubs libertins qui mettent en danger la pérennité de leur établissement.
Jean-Paul Labaye, fondateur et ancien propriétaire de l’Orage Club à Montréal, était l’un des deux défendeurs dans cette cause qui s’est rendue jusqu’en Cour suprême. À l’époque, le ministère public l’accusait de tenir une «maison de débauche» dans son établissement, mais son équipe juridique a réussi à prouver le contraire.
Dans un jugement rendu le 21 décembre 2005, la majorité des juges de la Cour suprême ont acquitté M. Labaye, ce dernier ayant réussi à prouver qu’aucun préjudice n’était causé envers les usagers qui fréquentaient son club, tant et aussi longtemps qu’il s’agissait d’adultes consentants.
«En bout de ligne, la Cour suprême a dit que s’il n’y avait pas de préjudice, il n’y avait pas d’indécence, a expliqué M. Labaye en entrevue avec La Presse Canadienne. Et lorsqu’il y a consentement, il n’y a pas de préjudice.»
Ce dernier a décrit cette décision favorable comme un souffle de soulagement qui a balayé la communauté libertine au pays.
«Avant, les gens se méfiaient beaucoup, ils avaient peur. Parfois on se demandait si un client était en fait un policier sous infiltration. On ne pouvait pas s’afficher publiquement», a raconté M. Labaye, qui a ouvert son établissement libertin en 1996. Les descentes de police étaient fréquentes, a-t-il ajouté.
Cela dit, tant M. Labaye que le co-propriétaire actuel de l’Orage, Simon Boucher, ont souligné que la relation avec les autorités s’est grandement améliorée au cours des deux dernières décennies.
«La grosse différence, depuis que c’est légal, c’est la communication avec les forces de l’ordre, qui va dans les deux sens», a relevé M. Boucher, qui a pris la barre de l’Orage il y a trois ans avec son partenaire d’affaire Sergio De la Cadena.
«On peut maintenant leur poser des questions ou faire des signalements sans craindre une descente, ça rend le tout plus sécuritaire pour la clientèle», a-t-il précisé.
Consentement et hygiène
Même si le consentement a toujours été un élément central aux pratiques de libertinage, la définition des limites des uns et des autres peut varier, a souligné M. Boucher.
Donc, pour s’assurer que le respect mutuel règne lors de chaque interaction, certains clubs ont instauré des formations de consentement destinées à éduquer les nouveaux venus ou à rappeler certaines notions de base.
«Aucune personne ne peut être mise dans une situation d’inconfort, de pression ou de contrainte. On est vraiment à l’affût de ça», a expliqué M. Boucher.
«On doit parler de consentement parce que c’est la base du jugement Labaye», a-t-il ajouté.
Andrée Allard, co-propriétaire du Club L à Montréal, abonde dans le même sens. Elle et son conjoint ont mis en place une formation de consentement dès l’ouverture de leur club, il y a sept ans.
«Au début des années 2010, on pouvait rentrer dans un club et se faire toucher les fesses sans préavis, c’était assez courant», a raconté Mme Allard, qui souligne que les normes ont largement évoluées.
La formation offerte par le Club L encourage également les moyens de contraception et de prévention des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS), comme l’usage du condom ou de la digue dentaire, ou encore le lavage des mains lorsqu’on change de partenaire.
«On a même fait installer des lavabos dans chaque chambre pour encourager de bonnes pratiques d’hygiène», a précisé Mme Allard.
Problèmes administratifs
Mais ce n’est pas parce que c’est désormais légal que c’est facile de se lancer en affaires dans le milieu libertin, avertissent les propriétaires de clubs rencontrés.
Matéo Lapointe et sa conjointe, Mme Allard, co-propriétaires du Club L, en ont vu de toutes les couleurs bureaucratiques avant de pouvoir ouvrir son établissement.
Le Club L se trouve dans une ancienne succursale de banque, qui a pignon sur rue sur l’artère commerciale Jean-Talon, mais nombreux sont ceux qui passent devant le club libertin sans s’en rendre compte.
«J’ai demandé une exception pour ne pas avoir à afficher mon commerce, pour entretenir un bon lien avec le voisinage et l’arrondissement», explique M. Lapointe, ajoutant que «de toute façon, ses clients ne retrouvent pas là par hasard ou sur un coup de tête».
M. Lapointe déplore qu’il n’existe aucune catégorie de commerce adaptée à leurs activités, ce qui a compliqué l’obtention de permis et de financement à plusieurs égards.
Notamment, leur établissement, qui opère sous un permis de restauration, s’est vu refuser par PME Montréal des prestations d’aide aux entreprises durant la pandémie parce que les activités de l’entreprise seraient «de nature à porter atteinte à la moralité». Dans des documents adressés aux propriétaires et obtenus par La Presse Canadienne, PME Montréal affirme que le Club L tombe dans la même catégorie qu’un «bar érotique», «une agence d’escortes», «une maison de prostitution» ou «un studio de massage érotique», qui sont exclus du programme de prestation.
Selon M. Lapointe, ce refus a privé son entreprise de 380 000$ au moment où il en avait le plus besoin en raison de l’obligation de fermeture des commerces non essentiels. Le propriétaire a expliqué que, contrairement aux commerces listés par PME Montréal, son club ne fait aucun profit sur la sexualité. «Notre argent, on le fait en vendant de la nourriture et en faisant payer les membres à l’entrée», a-t-il indiqué.
Pour traverser la pandémie, M. Lapointe a dû emprunter des sommes à un proche et offrir son immeuble résidentiel en garantie.
«Quand tout a rouvert, on s’est demandé si les gens allaient être au rendez-vous, mais, en fait, les gens se sont pitchés chez nous», s’est rappelé M. Lapointe.
Ce dernier rapporte une «forte» croissance de l’intérêt pour le libertinage durant les cinq dernières années. «On est passé de 6000 membres avant la pandémie à 28 000 membres», a indiqué M. Lapointe, soulignant que cette année seulement, son club avait admis 9000 nouveaux membres.
«On ne l’impose pas, on ne veut pas inciter les gens à devenir libertins. On veut que ça devienne un choix possible dans la société, dans l’exploration de la société», a déclaré Mme Allard.

