L’Assemblée des Premières Nations (APN) a adopté mardi une requête dénonçant ce que la Nation innue qualifie de recours, par le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador, à une théorie «discréditée et non scientifique» selon laquelle les Innus ne seraient arrivés dans la province qu’il y a 300 ans.
Adoptée à l’unanimité, cette requête d’urgence a été présentée lors de l’assemblée générale annuelle de l’APN à Ottawa par le chef Eugene Hart, de la Première Nation innue de Sheshatshiu, au Labrador. Il a lancé un appel émouvant à l’Assemblée pour obtenir son soutien, affirmant que le gouvernement provincial avait manqué de respect envers les aînés et les communautés innues.
«C’est tout simplement un camouflet, a-t-il dit. Je ne pense pas qu’il soit juste que la province tienne de tels propos à notre égard et à l’égard de notre peuple, qui est présent ici depuis de très, très nombreuses milliers d’années.»
«En tant que dirigeant, je suis moi-même désorienté, a-t-il ajouté. Où en est la réconciliation?»
Elizabeth Penashue, une aînée innue née en 1944, s’est également adressée à l’assemblée, affirmant qu’elle n’acceptait pas la position de la province.
«Le gouvernement de la province de Terre-Neuve nous a manqué de respect en tant qu’Innus, et cela la blesse profondément», a expliqué le Chef Hart, qui servait d’interprète à Mme Penashue.
Le pays innu du Labrador s’apprêtait à inaugurer le mois dernier une exposition culturelle sur son histoire, mais affirme avoir annulé l’événement lorsqu’elle a appris que le gouvernement provincial contestait la chronologie prévue de la présence innue dans la région.
Les dirigeants innus ont déclaré que la province adhérait à une «théorie marginale» selon laquelle les Innus seraient arrivés au Labrador au XVIIIe siècle, après les Européens, effaçant ainsi des milliers d’années d’histoire innue.
Cette théorie a été évoquée dans le cadre d’une affaire judiciaire concernant les droits de chasse des Innus, fondée sur des accusations datant de 2013 qui ont été classées sans suite en 2022. L’avocat Senwung Luk, qui représentait les chasseurs innus accusés, a communiqué à La Presse Canadienne un rapport soumis par le gouvernement provincial dans cette affaire, dans lequel il est soutenu que les Innus sont arrivés au Labrador au XVIIIe siècle.
Daté de décembre 2021, le rapport de l’archéologue provincial Jamie Brake soutient que les plus anciennes traces archéologiques connues de la présence des Innus au Labrador remontent au XVIIIe siècle, et qu’il existe peu d’éléments permettant de relier les Innus à des sites plus anciens.
Le mois dernier, le pays innu a rendu publique une lettre signée par huit archéologues et anthropologues de l’Université Memorial de Terre-Neuve-et-Labrador, dans laquelle il est indiqué que la théorie des 300 ans repose sur une «hypothèse méthodologiquement erronée», selon laquelle les changements observés dans les matériaux d’un site signalaient l’arrivée d’un nouveau peuple distinct venu se substituer à un autre.
Elle a également accusé le gouvernement provincial d’adopter une «logique coloniale», affirmant que cette position ne tient pas compte des savoirs et de l’histoire orale des Innus.
Lela Evans, ministre des Relations avec les Autochtones et de la Réconciliation de Terre-Neuve-et-Labrador, n’a pas donné de réponse directe lorsqu’on lui a demandé, lors d’une interview mercredi, à quel moment la province estimait que les Innus étaient arrivés au Labrador. Mme Evans a déclaré qu’elle s’efforçait de comprendre la position du bureau provincial d’archéologie et ce qui pourrait expliquer la rareté des artefacts dans ses recherches.
Les terres innues ont été inondées par le passé dans le cadre de projets hydroélectriques menés par le gouvernement, a-t-elle précisé, ajoutant qu’elle souhaitait savoir quelles fouilles archéologiques avaient été menées avant ces inondations.
Dans l’intervalle, Mme Evans a indiqué qu’elle-même et son gouvernement s’engageaient à collaborer avec les Innus afin de mener à bien leurs revendications territoriales aussi rapidement que possible.
«Les Innus sont ici depuis toujours, a dit Mme Evans. Les Innus sont les premiers peuples du Canada.»
«Nous savons où les Innus ont exploité leurs terres, n’est-ce pas ? Car cela s’est transmis à travers les récits transmis de génération en génération par les Innus, a-t-elle ajouté. Je pense qu’il s’agit simplement de s’en assurer.»
La requête d’urgence du chef Hart à l’intention de l’Assemblée des Premières Nations appelait à d’autres mesures, notamment que l’APN exige des déclarations claires de la part des gouvernements canadien et provinciaux condamnant toute ingérence politique dans les institutions publiques qui déforment ou minimisent l’histoire, le patrimoine culturel et les droits des Premières Nations.
L’AFN est un organisme national de défense des droits qui reçoit ses orientations de quelque 630 chefs des Premières Nations par le biais d’assemblées spéciales et d’assemblées générales annuelles.
L’exposition «Innu Pakassiun» devait s’ouvrir à North West River, au Labrador, le mois dernier, en partenariat avec «The Rooms», la galerie d’art provinciale, à l’occasion de la Journée nationale des peuples autochtones. Elle avait été organisée par des Innus et comprenait des objets rapatriés d’Ottawa, a précisé le Chef Hart.
Jodie Ashini, une gardienne de la culture innue qui a travaillé sur l’exposition pendant plusieurs années, a déclaré que les responsables de la galerie avaient indiqué, quelques jours seulement avant l’ouverture prévue, que la province s’opposait à la chronologie de l’histoire des Innus au Labrador qui devait être présentée dans l’exposition.
«On nous a dit:“Non,vous ne pouvez pas présenter votre chronologie. Vous n’êtes au Labrador que depuis 300 ans”, a-t-elle dit mardi devant l’assemblée à Ottawa. C’est honteux qu’une province ait agi ainsi envers un groupe autochtone.»
«Si ça commence avec nous (…) ils vont s’en prendre à tous les groupes autochtones du Canada pour effacer votre culture et votre histoire, a-t-elle ajouté. Nous voulons donc que vous preniez conscience de ce qui se passe : c’est l’archéologie coloniale qui définit qui nous sommes.»
D’après des informations fournies par Alessia Passafiume à Ottawa.

