Certaines familles et certains amis à travers l’Alberta s’apprêtent à se réunir ce week-end pour le repas de l’Action de grâce, mais craignent des tensions en raison du débat sur le référendum sur la séparation prévu le 19 octobre.
Sarah Batchelor explique que la politique sera bannie de la table chez elle, à Airdrie, une ville située au nord de Calgary, afin que ses proches ne se disputent pas.
«En fin de compte, quand on s’assoit à table, nos points de vue ne sont pas si éloignés sur bon nombre de sujets», raconte Mme Batchelor, professeure de musique qui compte voter pour rester au Canada.
«Nous sommes simplement très divisés sur la question de savoir à qui incombe la responsabilité», a-t-elle ajouté.
Dans une ville du centre de l’Alberta, Kathy Bradshaw compte peser davantage ses mots à l’approche du scrutin.
«L’ambiance est un peu tendue», indique Mme Bradshaw, une habitante de Sylvan Lake âgée de 64 ans, qui a déjà voté pour rester au Canada.
Les Albertains s’apprêtent à voter en personne dans neuf jours sur dix questions. La dixième question, qui fait l’objet des débats les plus animés, leur demandera s’ils souhaitent rester au Canada ou organiser un deuxième référendum contraignant sur la sortie de la Confédération.
Le débat a pris une tournure personnelle, voire houleuse, sur certains lieux de travail ainsi qu’au sein de certaines familles et entre amis.
Mme Bradshaw souligne que la tension est montée d’un cran ces derniers temps dans son bureau.
Certains de ses collègues, avec lesquels elle travaille depuis des décennies, ont l’intention de voter en faveur de la sortie.
«Les gens me disent, et c’est ce que je trouve le plus ridicule: “Je ne veux pas de la séparation, mais je veux envoyer un message à Ottawa”», explique-t-elle.
«Et je n’arrête pas de leur dire: “S’il sait que l’arme à feu est factice, pourquoi pensez-vous que le caissier va vous remettre l’argent ?”» s’interroge-t-elle.
À Edmonton, Sheree Zielke, 71 ans, dit ressentir une tension similaire, mais avec sa voisine.
Mme Zielke souhaite voir l’Alberta devenir indépendante, contrairement à la famille avec laquelle elle vit côte à côte depuis des décennies.
«(Nous) ne parlons plus autant, disons-le ainsi. Il n’y a pas de disputes», précise-t-elle.
Mme Batchelor explique que ces débats ont été accablants.
«Je me sens plus déstabilisée simplement à cause du stress supplémentaire et du fait de devoir gérer ces conversations avec prudence au travail et même chez moi», ajoute-t-elle.
Depuis que la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, a ordonné la tenue du référendum en mai, des conflits ont également éclaté dans de petites villes.
Un défilé de rodéo à Sundre, au nord-ouest de Calgary, a été annulé en juin à la suite de menaces et d’insultes, après que les organisateurs eurent refusé un char orné de drapeaux de l’Alberta, craignant qu’il ne soit perçu comme une prise de position politique.
Un panneau publicitaire en faveur de la séparation, installé dans la ville de Taber, dans le sud de la province, a également attiré l’attention le même mois.
Le séparatiste Cory Morgan, qui a financé ce panneau d’affichage, a refusé de le retirer malgré une injonction de la municipalité qui estimait qu’il constituait une nuisance publique.
Mme Smith a mentionné qu’elle était favorable au maintien de l’Alberta au sein du Canada et qu’elle comptait voter en ce sens lors du référendum. Elle a également indiqué que des centaines de milliers de personnes avaient signé des pétitions en faveur et contre la séparation, et qu’il était temps de clore le débat.
Les critiques, s’appuyant sur des sondages d’opinion de longue date indiquant un soutien massif au maintien de l’Alberta au sein du Canada, ont accusé Mme Smith d’avoir convoqué ce scrutin pour apaiser les séparatistes radicaux de son parti.
Lara Descartes, professeure en sciences de la famille à l’Université Western de l’Ontario, a quelques conseils à donner aux Albertains inquiets de voir les tensions liées au débat sur la séparation avec leurs proches atteindre leur paroxysme dans les jours à venir.
«Réduisez vos attentes, dit-elle. Ne vous attendez pas à ce que tout se passe parfaitement bien.»
Elle affirme que les divergences sont normales.
«Chacun est un individu à part entière, avec son histoire et ses convictions. Certaines d’entre elles ne correspondront peut-être jamais aux nôtres, mais cela fait partie de la vie, avance-t-elle. Accepter cela peut nous permettre d’assumer la responsabilité de notre propre état émotionnel.»
Appel à la réflexion
L’archevêque d’Edmonton, Stephen Hero, est l’un des cinq évêques catholiques de la province à avoir récemment rédigé une lettre à l’intention des paroissiens, les appelant à voter et à réfléchir attentivement à l’impact potentiel de leur choix sur les personnes vulnérables.
La lettre datée du 1er octobre faisait allusion aux questions relatives à l’immigration, notamment à celle de savoir si le gouvernement devrait disposer de pouvoirs accrus pour imposer des restrictions et des garde-fous financiers à certains nouveaux arrivants.
La lettre indiquait que les catholiques pouvaient parvenir à des conclusions différentes quant à ce qui relève de l’intérêt général, mais que, «quelle que soit l’issue, nos responsabilités les uns envers les autres perdureront».
Dans une récente entrevue, Stephen Hero a reconnu que le référendum avait suscité des divisions, au sein des familles, sur les lieux de travail, voire dans les églises.
Il a donc appelé à respecter les décisions de chacun et à s’écouter attentivement les uns les autres.
Avec des informations de Lisa Johnson pour La Presse Canadienne

