⚟ Entre les lignes

Les élus contre la porno: un nouveau terrain de bataille politique fait réagir

«On peut sentir même ici qu’il y a un peu une guerre à la porno, une sorte de chasse aux sorcières.»

Publié le 

Dans les coulisses des films pour adultes à Montréal Après des décennies de liberté sexuelle en ligne, des politiciens travaillent à encadrer davantage les contenus pornographiques sur le web. Dans le cadre d’Entre les lignes – une nouvelle émission de longs reportages de Noovo Info pour Crave – on entre dans les coulisses de ce combat, véritable bras-de-fer idéologique, qui mêle des enjeux de valeurs, d’éthique et de protection de données personnelles.

Après des décennies de liberté sexuelle en ligne, des politiciens travaillent à encadrer davantage les contenus pornographiques sur le web. Mais derrière les discours officiels de protection des mineurs, plusieurs acteurs de l’industrie de la porno les suspectent d’avoir un objectif caché: vouloir éliminer purement et simplement les contenus pour adultes.

Dans le cadre d’Entre les lignes – une nouvelle émission de longs reportages de Noovo Info pour Crave – on entre dans les coulisses de ce combat, véritable bras-de-fer idéologique, qui mêle des enjeux de valeurs, d’éthique et de protection de données personnelles.

En 2025, des proches de Donald Trump ont lancé les hostilités à l’endroit des acteurs de l’industrie des films pour adultes. Au Michigan, un projet de loi veut interdire toute vidéo représentant des actes sexuels. La porno mène à la déchéance, au trafic humain et menace les mariages, selon l’élu républicain Josh Schriver.

Michigan porno loi (Crave)

Dans Project 2025 – un document de la droite américaine qui inspirerait une bonne partie des actions de Donald Trump – il est écrit noir sur blanc qu’il faut bannir la porno et emprisonner ceux qui la produisent. D’ailleurs, le sénateur de l’Utah, Mike Lee, lui, a déposé cette année un projet de loi pour bannir les films pour adultes partout aux États-Unis.

À Montréal, ce contexte américain a déjà des conséquences, alors que la métropole est une plaque tournante de l’industrie des films pour adultes. Sous le couvert de l’anonymat, plusieurs entreprises confient devoir jongler avec des budgets réduits et des commandes de films moins nombreuses.

Disant vouloir protéger les enfants, des États américains ont déjà implanté un système de vérification d’âge pour s’assurer que ceux qui visitent les sites pornos ont plus de 18 ans. En théorie, c’est tout à fait louable, s’entendent tous les acteurs de l’industrie. Mais le bras droit de Donald Trump - le très influent Russ Vaught - s’est fait enregistrer à son insu par des journalistes, en train d’avouer qu’on utilise la protection des mineurs pour en fait détruire l’industrie du divertissement pour adultes.

Dans les coulisses des films pour adultes

Le réalisateur Raphaël Massicotte travaille sur plusieurs productions pour adultes. Il a une opinion bien arrêtée sur ces attaques contre son industrie.

«Évidemment, il faut protéger les enfants et on ne veut pas que nos contenus soient adressés aux mineurs! Mais le discours public aux États-Unis me fait penser à un autre combat, celui qui a été mené contre les drag queens qui racontaient des contes pour enfants. On a utilisé ça de façon démagogique comme prétexte pour ternir l’image des drag queens», affirme M. Massicotte, rencontré lors d’une séance photo avec des acteurs pornos au cœur de Montréal.

Réalisateur porno entrevue (Crave)

Le réalisateur qui travaille pour plusieurs studios craint la suite des choses et un «vent de puritanisme» provenant du sud. «On peut sentir même ici qu’il y a un peu une guerre à la porno, une sorte de chasse aux sorcières», lâche-t-il.

Porno entrevue (Crave)

Le cadre légal au Canada

Au Canada, la sénatrice Julie Miville-Deschênes se bat depuis des années pour implanter un système de vérification d’âge similaire. Mais elle jure qu’elle ne veut pas s’attaquer à l’industrie adulte dans son ensemble. «La pornographie est un divertissement tout à fait légal pour les adultes. Je ne m’en prends pas du tout à ça. Mais on ne peut pas prétendre que c’est un divertissement pour les enfants», dit-elle.

«Depuis 20 ans, les sites pornos ont envahi Internet, ils sont devenus gratuits et il n’y a aucune barrière. La porno est devenue de plus en plus violente, dégradante. Et les enfants qui voient ça pensent que c’est ça la sexualité, imaginez ce que ça donne comme modèle», lance la sénatrice.

Son projet de loi vise à imposer aux sites pornos l’obligation de vérifier l’âge de leurs visiteurs. «Quand on veut acheter un magazine porno, on doit montrer une carte d’identité. Quand on veut acheter du pot aussi. Ça existe dans la vraie vie, pourquoi pas en ligne, alors que la vie se déroule en ligne maintenant. C’est un petit prix à payer pour que les enfants ne puissent pas avoir accès à des images qui peuvent les traumatiser et banaliser la violence faite aux femmes. Comme féministe, ça m’inquiète», dit-elle.

Le Bloc québécois, les conservateurs et le NPD ont signifié en 2024 qu’ils allaient soutenir la dernière mouture de son projet de loi. Ironiquement, même si la sénatrice Miville-Deschênes a été nommée par Justin Trudeau, le dernier gouvernement libéral a envoyé la consigne à ses députés de ne pas voter pour la proposition.

Pourquoi? La sénatrice a avancé quelques hypothèses pour expliquer la position libérale, notamment que «la pornographie est perçue par certains progressistes comme un symbole de la liberté sexuelle, et toute tentative de réglementation est apparentée à la droite morale», écrivait-elle en janvier 2025.

Pornhub en mode lobbying

Alors que la sénatrice a redéposé son projet de loi et qu’il progresse au Sénat, le géant québécois de la porno, Pornhub, est en mode séduction à Ottawa. Nous avons pu les accompagner lors d’une journée de lobbying dans la capitale fédérale, puis devant le Sénat, où ils ont comparu pour la première fois cet automne.

Avant un grand ménage mené par ses actuels propriétaires, Pornhub a fait beaucoup d’argent en laissant sur sa plateforme des vidéos de viol et de mineurs victimes d’agressions sexuelles. Des vies et des réputations ont été brisées.

Les agissements de ses anciens dirigeants ont jeté un éclairage bien négatif sur la plateforme. Aujourd’hui, Pornhub est une branche de la société Aylo, détenue par le fonds Ethical Capital Partners. Il est dirigé par plusieurs partenaires, dont Sarah Bain et Solomon Friedman, mais on ne sait pas qui sont les investisseurs derrière ce fonds. Ce qui est sûr, c’est que l’entreprise veut se montrer sous un nouveau jour.

L'industrie du X en mode lobbying Le géant québécois de la porno, Pornhub, est en mode séduction à Ottawa. Dans le cadre d’Entre les lignes – une nouvelle émission de longs reportages de Noovo Info pour Crave – nous avons pu les accompagner lors d’une journée de lobbying dans la capitale fédérale, puis devant le Sénat, où ils ont comparu pour la première fois cet automne.

«On a rien à cacher nous! On vient à Ottawa pour faire ces rencontres. C’est clair: nous ne voulons aucun mineur sur nos sites. Mais ça doit être bien fait, le gouvernement doit présenter des lois qui fonctionnent. Ce n’est pas nouveau que l’industrie adulte soit attaquée», lance Sarah Bain, vice-présidente chez Ethical Capital Partners. Elle est également une ancienne stratège du Parti libéral du Canada, qui a aussi travaillé dans l’industrie du cannabis légal.

Solomon Friedman est aussi VP d’Ethical Capital Partners. Cet avocat et rabbin fait de la défense de Pornhub et de la porno un enjeu de liberté d’expression, protégé par la constitution canadienne. «Aux États-Unis et au Canada, les films pour adultes sont protégés par les lois. Mais je vois l’intention que cache ces lois, qui tentent de restreindre nos libertés constitutionnelles», dit-il.

Sommes-nous dans une ère de guerre à la porno et à la liberté d’expression? «Liberté d’expression oui! Et la porno est comprise dans cela», affirme Alexzandra Kekesi, cheffe de marque et de communauté à Pornhub. Elle indique que les bons élèves comme Pornhub vont payer un fort prix, contrairement à des sites pornos lugubres ailleurs dans le monde qui ne respecteront pas les lois canadiennes.

Pornhub entrevue Crave (Crave)

«Pour deux ou trois sites qui vont suivre la règle, il y en aura de nombreux autres ailleurs dans le monde qui ne vont pas vérifier le contenu, pas vérifier le consentement des acteurs, comme nous on le fait», dit-elle.

Elle affirme que les visiteurs de sites porno ne veulent pas devoir fournir à chaque site qu’ils consultent leur carte d’identité, qu’il y a même un risque de protection des données dans l’éventualité de fuites comme cela a été le cas avec le site Ashley Madison. Les dirigeants de Pornhub lobbient plutôt pour que les fabricants de téléphone, comme Apple et Google, implantent une vérification d’âge universelle sur leurs appareils.

Stella en colère

L’organisme Stella, qui représente des travailleuses du sexe, est assez critique du projet de loi de la sénatrice Miville-Deschênes.

«Julie Miville-Dechênes déteste les travailleuses du sexe. Elle a fait une carrière de la haine des travailleuses du sexe. Elle fait partie d’un mouvement qui souhaite l’éradication de l’industrie du sexe. En tant que mère d’adolescents, on sait que le problème de protection des jeunes sur internet va au-delà de la pornographie. Mais on ne peut pas mettre des limites sur l’expression sexuelle des adultes», affirme la directrice de Stella, Sandra Wesley.

«Qui peut détester la porno à ce point-là? N’allez pas sur les sites et ne donnez pas d’ordinateurs à vos enfants! Mais la vérité est que l’objectif est plus grand: de transformer la société pour qu’elle soit chrétienne, hétérosexuelle, où les femmes ont leur place. C’est le même mouvement qui est contre l’avortement», affirme Mme Wesley.

Note de la rédaction: Noovo Info et Crave sont des divisions de Bell Média, qui fait partie de BCE Inc. Pour plus d’information, consultez les normes éditoriales de Noovo Info.