Alors que le Canada s’apprête à adopter une législation visant à protéger les jeunes en ligne, une nouvelle enquête révèle que la plupart des adolescents canadiens ont été confrontés à des scènes de violence réelle ou sanglantes sur internet.
Près de 85 % des 1007 adolescents ayant participé à une enquête en ligne en janvier, menée à la demande de l’organisation universitaire DIY: Digital Safety et du Centre canadien de protection de l’enfance, ont déclaré avoir vu l’une ou l’autre de ces formes de brutalité sur internet.
Plus de 70 % avaient vu des vidéos de bagarres physiques et 65 % avaient été témoins de violences policières. Environ 52 % ont vu une personne blessée ou tuée au cours d’un conflit armé et 10 % ont mentionné avoir vu du matériel pédopornographique.
La moitié des personnes interrogées ont visionné des images de l’assassinat du militant d'extrême droite Charlie Kirk sur scène à l’Université de l’Utah Valley en septembre dernier, tandis que 33 % avaient visionné des vidéos de fusillades de masse ou dans des établissements scolaires.
«La fréquence à laquelle les jeunes regardaient ce type de contenu et les types de contenus auxquels ils étaient exposés à un rythme élevé nous ont vraiment surpris, et je pense que cela a même surpris les membres du Centre canadien de protection de l’enfance. Or, ce n’est pas un groupe facile à choquer, car ils voient le pire du pire en ligne», a souligné Alexa Dodge, autrice principale du rapport et professeure agrégée de criminologie à l’Université Saint Mary’s, en Nouvelle-Écosse.
C’est en animant des groupes de discussion qu’elle a commencé à s’intéresser à la question de savoir combien d’adolescents canadiens étaient exposés à des contenus explicites en ligne.
Les jeunes participants lui ont confié qu’ils voyaient régulièrement des contenus perturbants et que, bien souvent, ils ne les recherchaient même pas. Ces contenus leur étaient proposés par un algorithme alors qu’ils faisaient défiler leurs réseaux sociaux.
«Ils nous disaient: "On voit ces accidents de voiture où des gens meurent ou perdent un membre, c'est vraiment perturbant, et ça s'affiche tout simplement comme ça. Je n'aime pas quand ça arrive"», s'est souvenue Alexa Dodge.
«J’ai commencé à me dire que c’était un sujet sur lequel j’aimerais en savoir plus», a-t-elle indiqué.
Mais les données canadiennes sur le sujet faisaient défaut, surtout si on les comparait à la quantité d’informations dont disposent l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni.
Mme Dodge a estimé que des données canadiennes fourniraient aux décideurs politiques, aux enseignants et aux défenseurs des droits les éléments dont ils ont besoin pour élaborer des réglementations et aider davantage d’adolescents. Elle s’est donc lancée, avec les chercheurs, dans la collecte de ces informations.
Près de 40 % des adolescents interrogés ont affirmé que les contenus explicites auxquels ils avaient été exposés étaient apparus de manière inattendue dans les publications d’inconnus.
Plus de 30 % ont imputé la responsabilité de l’apparition de ces contenus sur leur fil d’actualité aux recommandations algorithmiques des plateformes. Sept pour cent ont admis avoir recherché ces contenus eux-mêmes.
L’étude a révélé que l’exposition à des contenus explicites était la plus fréquente sur YouTube, suivi de près par TikTok, puis par Instagram.
Après avoir vu des scènes de violence ou de sang, la plupart des adolescents interrogés ont indiqué aux chercheurs qu’ils ne faisaient rien ou qu’ils bloquaient, supprimaient ou mettaient en sourdine le compte ayant publié le contenu.
Dans les 11 % des cas où les adolescents ont signalé des scènes de violence ou de sang à une application ou une plateforme, le signalement n’a souvent pas abouti à la suppression du contenu.
Mme Dodge a avancé qu’il s’agissait d’une conclusion «vraiment frappante», car elle montre à quel point ces vidéos ont marqué certains adolescents et à quel point ils souhaiteraient que quelqu’un intervienne pour les supprimer rapidement.
Ses conclusions s’appuient sur une enquête en ligne menée par l’institut de sondage Léger.
Le Conseil de recherche et d'intelligence marketing canadien, un organisme professionnel qui promeut les normes en matière de sondages, précise qu’il est impossible d’attribuer une marge d’erreur aux enquêtes en ligne, car elles ne reposent pas sur un échantillonnage aléatoire de la population.
Réglementer les réseaux sociaux
Cette étude a été publiée quelques semaines après que le ministre du Patrimoine, Marc Miller, a dévoilé les projets du gouvernement fédéral visant à réglementer les réseaux sociaux et les entreprises proposant des agents conversationnels basés sur l’intelligence artificielle.
Dans le cadre de cette réglementation, M. Miller a déclaré que les plateformes de réseaux sociaux, notamment Facebook et X, devront empêcher les utilisateurs canadiens de moins de 16 ans d’accéder à leur plateforme, à moins qu’elles ne respectent des mesures de protection non précisées.
Mme Dodge suggère que d’autres mesures pourraient être prises. Elle a indiqué que les plateformes pourraient être contraintes de veiller à ce que leurs algorithmes n’amplifient ni ne promeuvent les contenus violents et sanglants auprès des jeunes.
Une législation pourrait également exiger des entreprises qu’elles publient des rapports de transparence indiquant la quantité de contenus préoccupants dont elles ont connaissance sur leurs plateformes, ainsi que les mesures qu’elles prennent ou non pour les faire supprimer.
Tara Deschamps, La Presse Canadienne

