À la suite de la fusillade survenue à Montréal le mois dernier, qui a coûté la vie à un policier montréalais, à un passant et au tireur, des experts mettent en garde contre les dangers de la « manosphère » et expliquent comment celle-ci peut cibler et radicaliser les jeunes hommes et les garçons en ligne.
Leurs inquiétudes font suite à la découverte par la police, dans la chambre d’hôtel du tireur, d’un manifeste de 104 pages qui, selon les autorités, exposait toute une série de convictions, dont certaines, selon les experts, s’inscrivent dans l’idéologie du mouvement des «incels», ou «célibataires involontaires».
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News
CTV News a pris la décision éditoriale de ne pas citer directement le manifeste, ni de le publier ou d’y ajouter un lien.
Les «incels» font partie de la manosphère, un terme générique désignant un réseau de communautés en ligne, de forums et d’influenceurs qui promeuvent des croyances misogynes et des idées extrémistes sur la masculinité.
Marc Lafrance est professeur de sociologie à l’Université Concordia; il se spécialise depuis deux décennies dans la santé et le bien-être des hommes ainsi que dans les politiques identitaires liées à l’extrémisme idéologique et à la polarisation politique.
Il étudie la «manosphère» depuis environ une décennie et a indiqué que les experts avertissent depuis des années que celle-ci risque d’alimenter la violence.
«Les gens tirent la sonnette d’alarme au sujet de la “manosphère” depuis longtemps déjà, et c’est vraiment dommage qu’il faille une catastrophe de cette ampleur pour que les gens prêtent attention à ce phénomène», a dit M. Lafrance à CTV News.
La «manosphère» alimentée par la colère envers les femmes
Selon M. Lafrance, les origines de la « manosphère » remontent aux années 1990, lorsque des communautés en ligne se concentraient sur des enjeux tels que le divorce, la paternité, les droits des hommes et les rencontres amoureuses.
Ces communautés se sont de plus en plus interconnectées à mesure que les médias sociaux se sont développés dans les années 2010. Ensemble, elles ont pris le nom de «manosphère», qui regroupe les «Pick-Up Artists», les militants pour les droits des hommes et le mouvement «Men Going Their Own Way».
«Ces groupes sont animés par la colère envers les femmes et par l’impression que les droits des femmes sont “allés trop loin”, et que les hommes sont désormais systématiquement désavantagés et n’ont pratiquement aucun espoir de réussir dans la vie», a mentionné Lafrance.
La «manosphère» cible souvent en ligne les jeunes garçons et les hommes vulnérables sous prétexte de leur enseigner la responsabilité personnelle et le développement personnel.
Cependant, elle promeut souvent des croyances néfastes sur la masculinité, présente les hommes comme des victimes de la société et encourage le ressentiment envers les femmes, a ajouté M. Lafrance.
Les jeunes garçons et les jeunes hommes peuvent tomber sur ce contenu alors qu’ils cherchent des conseils sur le conditionnement physique, les rencontres amoureuses ou la cryptomonnaie.
«Si des garçons ou des hommes se sentent déjà perdus, et qu’ils se retrouvent ensuite à fréquenter ces communautés qui les remplissent de haine, de colère, de frustration, de ressentiment et de rancœur, ce n’est bon ni pour la santé ni pour le bien-être de qui que ce soit», a-t-il dit.
La misogynie extrême peut alimenter la violence de masse
Les croyances misogynes s’étendent souvent au-delà des espaces en ligne, a déclaré M. Lafrance.
La promotion de la misogynie extrême en ligne encourage souvent la violence et, dans certains cas, a alimenté des attaques dans le monde réel.
Avant la fusillade de Montréal, le Canada avait connu d’autres attaques de masse récentes motivées par l’idéologie «incel».
En 2018, un homme de 25 ans a délibérément renversé des piétons avec sa fourgonnette à Toronto, tuant 11 personnes et en blessant 15 autres.
Deux ans plus tard, un adolescent de 17 ans a poignardé à mort une femme et en a blessé une autre dans un salon de massage de Toronto.
Il a été accusé d’infractions de terrorisme en vertu du Code criminel en raison de ses liens avec le mouvement «incel», ce qui constituait la première fois qu’une accusation de terrorisme était portée contre un extrémiste violent motivé par des raisons idéologiques (IMV) et inspiré par l’idéologie «incel».
Le gouvernement fédéral classe l’extrémisme IMV en quatre sous-catégories : la violence xénophobe, la violence anti-autorité, la violence liée au genre et toute autre violence motivée par des griefs ou par des motivations idéologiques.
Depuis 2014, des individus motivés entièrement ou en partie par l’idéologie «incel» ont tué ou blessé plus de 110 personnes au Canada et aux États-Unis.
La fusillade de Montréal en juin a également donné lieu à une enquête de sécurité nationale visant à déterminer d’éventuelles motivations idéologiques.
«Un acte de violence a été perpétré au nom d’une idéologie; c’est dire à quel point la politique de la manosphère est importante», a mentionné M. Lafrance.
«Il ne s’agit pas simplement de “garçons qui font les garçons”, ni de “quelques brebis galeuses”, ni de quelques “hommes qui se comportent mal”. Ce n’est pas le cas. Nous avons largement dépassé ce stade à présent (…) Il s’agit d’un problème urgent de santé publique.»
La «manosphère» liée à la violence fondée sur le genre
Le gouvernement fédéral a également reconnu l’existence de liens entre la «manosphère», la radicalisation en ligne et la violence fondée sur le genre.
Myrna Dawson, professeure de sociologie à l’Université de Guelph, consacre depuis trois décennies ses recherches au féminicide, à la violence faite aux femmes et aux filles, à la prévention de la violence, à la justice pénale et aux politiques publiques.
Elle est la fondatrice et directrice de l’Observatoire canadien des féminicides pour la justice et la responsabilisation, qui recense toutes les femmes et les filles tuées au Canada.
Mme Dawson affirme que les recherches ont démontré que les auteurs d’actes de violence de masse ont souvent des antécédents de violence envers les femmes, notamment de violence sexuelle, de violence entre partenaires intimes ou de féminicides, ce qui peut constituer un précurseur de la violence de masse.
La fusillade de masse la plus meurtrière au Canada, survenue en Nouvelle-Écosse en 2020, a commencé lorsqu’un homme de 51 ans a agressé sa conjointe avant de tuer 22 personnes et de mettre le feu à 16 endroits.
Le massacre de l’École polytechnique de 1989, au cours duquel 14 femmes ont été tuées et 14 autres personnes blessées, était également motivé par une idéologie misogyne et constituait auparavant la fusillade de masse la plus meurtrière au Canada. «Il existe un lien significatif entre la violence faite aux femmes, la radicalisation et la misogynie, et ce lien est probablement beaucoup plus fort que nous ne le réalisons», a déclaré Mme Dawson à CTV News.
«C’est accablant d’assister à de tels événements, mais on ne peut pas dissocier ces tueries de masse de la violence masculine quotidienne.»
Au Canada, 63 femmes et filles ont été tuées depuis le début de l’année. Au Québec, 11 femmes et filles ont été tuées. Ces données préliminaires ont été fournies à CTV News par l’observatoire.
Ces meurtres, appelés féminicides, sont le plus souvent commis par un partenaire intime actuel ou ancien de la victime, l’accusé étant le plus souvent un homme.
À mesure que les enquêtes sur les décès suspects se poursuivent, ces chiffres pourraient évoluer.
«Il existe de nombreuses autres formes de violence et d’agressions non mortelles qui ne seront jamais révélées au grand jour», a affimé Mme Dawson, «mais qui pourraient également résulter d’une radicalisation.»
Lutter contre les croyances néfastes en classe
Au Québec, le Centre de recherche et d’action sur la polarisation sociale, situé à Montréal, collabore avec les écoles pour aider à enrayer la radicalisation avant qu’elle ne dégénère en violence.
Selon le gouvernement fédéral, 80 % des éducateurs affirment avoir été témoins de comportements misogynes en classe en 2025, notamment du manque de respect envers les femmes et des stéréotypes de genre préjudiciables.
Ces mêmes données révèlent que plus de 40 % des jeunes hommes font confiance à des influenceurs en ligne qui diffusent des messages haineux, tandis que près de la moitié des parents ignorent que des contenus haineux et sexistes ciblent intentionnellement leurs enfants.
Cécile Rousseau, professeure de psychiatrie sociale et culturelle à l’Université McGill et directrice scientifique du centre, est également titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en prévention de la radicalisation violente.
Pour l’année scolaire 2025-2026, le centre a élaboré des ressources pédagogiques destinées à certaines écoles primaires et secondaires afin de lutter contre les idéologies extrémistes liées au genre.
Le programme encourage les élèves à exprimer leurs pensées et leurs sentiments par le biais de discussions guidées et d’activités créatives, verbales et non verbales, dans un environnement sécuritaire. «Cette approche donne aux jeunes l’occasion d’exprimer leurs griefs, leurs sentiments d’injustice et leurs rêves. On peut ensuite s’appuyer sur ce qui est positif et légitime pour proposer des alternatives à la misogynie», a déclaré Mme Rousseau à CTV News.
Le centre évalue actuellement l’efficacité du programme.
Mme Rousseau a indiqué que les chercheurs constatent également un intérêt croissant pour les idéologies extrémistes liées à la religion, à l’ethnicité, à la race, à l’identité de genre et à l’orientation sexuelle chez les jeunes à risque.
Elle a ajouté que la montée en puissance de toutes les idéologies extrémistes, ainsi que la manière dont elles s’entrecroisent et se renforcent mutuellement, doit être abordée par le biais d’une approche coordonnée et systémique.
«La solution n’est pas d’ordre moral, et ce n’est pas non plus une approche normative consistant à dire “ce n’est pas vrai” et à s’y opposer. Cela ne fonctionne pas», a-t-elle ajouté.
«Nous devons nous attaquer aux griefs sous-jacents; nous devons nous pencher sur les questions d’inclusion et de marginalisation dans notre société si nous voulons atténuer ce phénomène.»
Promouvoir une masculinité positive
Les travaux récents de M. Lafrance visent à contrer la «manosphère» en promouvant des modèles positifs de masculinité auprès des jeunes garçons et des hommes.
Il estime que de nombreuses figures de la «manosphère» exploitent les difficultés légitimes auxquelles font face les garçons et les hommes, mais présentent ces enjeux sous le prisme du ressentiment envers les femmes.
Au contraire, il met en avant des hommes qui apportent une contribution positive à leur famille, à leurs relations amicales et à leur communauté, et qui incarnent des qualités telles que la générosité, l’empathie, la bienveillance, le développement personnel et l’épanouissement personnel.
«La masculinité positive vise à être une force au service du bien», a-t-il souligné — «une masculinité fondée sur la force, non pas pour dominer, mais pour accomplir (...) la force de pouvoir soutenir les autres dans les moments difficiles, mais c’est aussi une masculinité qui accepte de se faire aider dans les moments difficiles.»
«Ce que nous observons dans la “manosphère” est dangereux, troublant, déchirant et terrifiant, mais il existe de bons hommes qui accomplissent un travail remarquable auprès d’autres hommes, et je pense que la nécessité de mettre en lumière de bons modèles masculins n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui.»
