L’eau coule toujours des robinets chez Douglas et Roberta «Robin» Jenkins, mais ils ne font plus confiance à cette eau qui alimentait autrefois leur cuisine, leur jardin et leur bétail.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
En janvier 2025, les Jenkins racontent qu’un représentant de la province a frappé à leur porte pour les avertir. Des analyses provinciales avaient révélé la présence de 606,6 nanogrammes par litre de PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) dans leur puits privé. Souvent appelées «produits chimiques éternels», ces substances ont été détectées à des concentrations plus de 20 fois supérieures à celles recommandées par Santé Canada pour l’eau potable.

«Nous avons même hésité à nous doucher avec cette eau», a raconté Douglas.
La ferme des Jenkins est nichée sur une propriété de 130 acres à Hazelbrook, à l’Île-du-Prince-Édouard, une communauté rurale au sud-est de Charlottetown. Elle appartient à la famille depuis plus de quatre générations, mais aujourd’hui, l’homme affirme que même les tâches les plus familières soulèvent des questions, qu’il s’agisse d’arroser les légumes, de rincer les fruits et légumes ou de s’occuper des animaux.
Cette préoccupation dépasse le cadre de leurs champs, certains voisins étant également confrontés à des niveaux élevés de PFAS. Plus de 200 personnes vivent dans la municipalité, dont beaucoup dépendent de puits privés.
Douglas la qualifie de «ville la plus toxique de l’Île-du-Prince-Édouard».
«La science évolue, alors nous sommes très inquiets quant aux autres effets à long terme que cela pourrait avoir sur nous, notre ferme, notre communauté et nos voisins.»
— Douglas Jenkins
Recours aux tribunaux
Depuis la découverte des PFAS, la province a fourni de l’eau en bouteille aux Jenkins.
La famille affirme avoir passé l’année dernière à essayer de comprendre la toxicité de ces produits chimiques et la gravité de leur exposition, en écrivant à des représentants du gouvernement, y compris au premier ministre, pour demander de l’aide. Elle affirme également avoir dépensé près de 15 000 $ en demandes d’accès à l’information, afin de rassembler des documents sur la contamination, mais n’avoir pas reçu les réponses qu’elle attendait.
«On est un peu acculés», a indiqué Douglas.
Les Jenkins poursuivent maintenant le gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard, réclamant des dommages-intérêts personnels avoisinant ou dépassant le million de dollars pour chaque plaignant, en plus des dommages matériels et des coûts de remise en état.
«C’est un dernier recours désespéré pour obliger le gouvernement à rendre des comptes pour les dommages qui se sont produits, qui se produisent et qui se produiront à l’avenir pour les résidents de cette communauté», a souligné Douglas.
Un site voisin sous surveillance
On ne sait pas exactement ce qui a causé la contamination affectant les Jenkins et leurs voisins.
Mais la famille affirme que la source est un ancien site d’élimination des déchets de construction et de démolition (C&D) situé près de leur domicile, et que la province n’a pas assuré une surveillance adéquate ni procédé à son assainissement.
Ce site controversé a fonctionné pendant des années, suscitant des plaintes de la communauté bien avant que des PFAS ne soient détectés dans l’eau. Les archives provinciales indiquent que le site C&D de Hazelbrook a reçu l’ordre de fermer après qu’une inspection eut révélé qu’il ne respectait pas la réglementation.
Le site figure dans un répertoire provincial des sites contaminés comme étant propriété du gouvernement.
CTV News a interrogé le ministère de l’Environnement de l’Île-du-Prince-Édouard au sujet du procès, mais n’a reçu aucune réponse à ses questions.
Les allégations n’ont pas été prouvées devant les tribunaux.

Ce qu’ont révélé des analyses sanguines
En juin 2025, les Jenkins ont fait analyser leur sang pour détecter une exposition aux PFAS dans un laboratoire du Maine. Le rapport qui en a résulté a révélé 113,39 nanogrammes par millilitre dans le sang de Robin, soit plus de cinq fois le niveau associé à un risque accru d’effets néfastes sur la santé, selon les directives cliniques américaines.
«Je n’arrive pas à croire la quantité d’émotions qui vous traversent l’esprit en une seconde», a dit Robin, se remémorant le moment où elle a lu le résultat.
«Je suis passée de l’incrédulité au choc, puis à la colère. Mais ça se termine par de la tristesse. C’est tout simplement un événement triste.»
— Roberta «Robin» Jenkins
Les résultats de Douglas ont révélé 78,92 nanogrammes par millilitre, un niveau également bien supérieur à celui à partir duquel une surveillance médicale supplémentaire est recommandée.
Le couple était tellement abasourdi qu’il a refait des tests dans le même laboratoire quelques mois plus tard, avec des résultats similaires.
«C’est une bombe à retardement en chacun de nous», a soutenu Robin.
«Ça ne va pas disparaître. À chaque gorgée d’eau que nous avons bue, ça s’est accumulé de plus en plus.»
Douglas a reçu un diagnostic de deux types de cancer différents ces dernières années. La famille ne peut pas attribuer ces maladies aux PFAS, mais il a affirmé que cela n’éliminait pas leurs inquiétudes.
«On a toujours cette pensée en tête : peut-être que certains des produits chimiques que nous avons ingérés ces dernières années contribuent à aggraver la situation», a-t-il dit.
Comprendre l’exposition
La plupart des gens ont des traces de PFAS dans le sang, selon les données nationales de biosurveillance.
Mais Crystal Sweeney, toxicologue analytique à l’Illinois Fire Service Institute et originaire de l’Île-du-Prince-Édouard, a déclaré que l’objectif est de réduire l’exposition dans la mesure du possible, surtout lorsque les niveaux sont élevés.
«Santé Canada nous indique que les PFAS peuvent affecter plusieurs organes, notamment le foie et les reins, mais aussi plusieurs systèmes», a expliqué Mme Sweeney, en citant les systèmes immunitaire, reproducteur, de développement et endocrinien. «Ils peuvent également affecter notre métabolisme.»
Cela peut signifier qu’il faut faire attention aux sources quotidiennes, notamment certains ustensiles de cuisine antiadhésifs, les revêtements hydrofuges, les emballages alimentaires et certains fils dentaires.
Les analyses sanguines peuvent aider à documenter l’exposition, a-t-elle indiqué, mais elles ont leurs limites. Elles ne permettent pas de confirmer d’où proviennent les substances chimiques, de montrer si elles sont liées à une maladie actuelle ou de prédire les conséquences futures sur la santé.
Mme Sweeney a soutenu que les PFAS sont «extrêmement résistants à la dégradation» et peuvent persister longtemps dans l’environnement et dans l’organisme.
«Même si un produit chimique est interdit, s’il est persistant, nous pourrions encore y être exposés pendant des décennies», a-t-elle souligné, ajoutant que les chercheurs étudient toujours comment piéger et éliminer les PFAS de l’environnement.
Que se passe-t-il maintenant?
Douglas est né et a grandi sur la propriété, et les Jenkins espéraient la transmettre à leurs deux filles. Mais aujourd’hui, il a indiqué qu’ils ne voulaient pas que celles-ci aient à supporter le fardeau de la contamination.
Ils ont essayé de vendre, mais Douglas a précisé qu’ils avaient l’obligation de divulguer les problèmes de la propriété, et que la question de l’eau avait découragé les acheteurs potentiels.
Les Jenkins veulent que la province répare les dommages environnementaux, afin qu’ils puissent ramener la ferme dans l’état où leur famille en a profité pendant des générations.
«Ce serait formidable si nous pouvions retrouver une vie paisible pendant nos années de retraite», a raconté Douglas.

