Des défenseurs des droits des personnes en situation de handicap soulignent que l’inclusivité dans la planification d’urgence, comme l’accès à des alertes et des abris, est essentielle pour garantir la sécurité de tous.
Des programmes de registres volontaires peuvent aider à identifier les résidents vulnérables, mais les experts soulignent qu’ils ne constituent pas une solution complète en raison de questions liées à la vie privée et aux ressources.
Dans un communiqué, le ministère de la Gestion des urgences et de la Résilience au changement climatique de la Colombie-Britannique reconnaît que les personnes en situation de handicap peuvent se heurter à des obstacles supplémentaires lors des évacuations.
Par exemple: les Lyons, un couple de deux personnes sourdes de Summerland, en Colombie-Britannique, affirment avoir échappé au feu de forêt de Bald Range après que leur voisin les eut alertés à l’aide de gestes et d’un mot écrit à la main.
Janice Lyons estime que son expérience met en évidence les lacunes persistantes dans la planification des mesures d’urgence pour les personnes en situation de handicap.
Elle explique que les réunions d’information sur les feux de forêt se déroulent sans interprétation en langue des signes et qu’aucun interprète n’était disponible dans les centres d’inscription des évacués.
Mme Lyons, qui est désormais rentrée chez elle saine et sauve, exhorte les autorités à impliquer les personnes en situation de handicap dans l’élaboration des plans d’évacuation afin d’éviter de futures tragédies.
L’expérience vécue par Mme Lyons au début du mois illustre bien les lacunes persistantes en matière d’accessibilité au Canada, où des enquêtes indiquent qu’environ une personne sur quatre présente au moins un handicap.
Alors que les feux de forêt, les inondations et les tempêtes sont toujours plus intenses et de plus en plus fréquents en raison du changement climatique, les chercheurs et les militants affirment que les procédures d’évacuation reposent encore largement sur des préconceptions selon lesquelles tout le monde peut entendre les sirènes, comprendre l’alerte, se mettre en sécurité en conduisant soi-même ou faire la queue pour s’inscrire dans un centre d’accueil.
Une situation qui doit évoluer
À l’échelle mondiale, les personnes en situation de handicap sont bien plus susceptibles de perdre la vie lors d’une catastrophe que les autres, démontrent certaines études.
Il devient de plus en plus difficile d’ignorer ce problème. Plus de 670 000 personnes ont été évacuées entre 1990 et 2020 au Canada, principalement en raison d’inondations et de feux de forêt, et certaines estimations suggèrent que ce chiffre pourrait tripler d’ici 2030.
Pourtant, des études révèlent que les Canadiens en situation de handicap jugent les plans d’évacuation médiocres ou insuffisants.
L’accessibilité est souvent reconnue en principe, mais rarement intégrée de manière concrète dans les plans d’urgence, soutient Tabassum Zarin, coauteure d’une étude récente sur les évacuations inclusives en cas d’incendies de forêt en Colombie-Britannique.
Cette étude révèle que la mise en place de normes provinciales contraignantes, telles que l’obligation de diffuser les alertes sous plusieurs formats accessibles et de garantir l’accessibilité des centres d’accueil, pourrait contribuer à combler ces lacunes. Elle souligne aussi la nécessité d’accorder un rôle plus important aux personnes en situation de handicap dès la conception de ces politiques.
«Si les systèmes d’urgence sont conçus dès le départ en tenant compte de l’accessibilité, ils sont plus sûrs et plus efficaces pour tout le monde», affirme Mme Zarin.
Les chercheurs soulignent que leurs conclusions ne constituent pas une critique à l’égard des responsables locaux des services d’urgence, dont beaucoup opèrent dans de vastes régions isolées avec un personnel et des ressources limités.
«L’objectif n’est pas la perfection, car il est difficile de la mettre en œuvre pour des communautés différentes, aux besoins différents. Mais il s’agit de réduire les obstacles prévisibles dont nous connaissons déjà l’existence», dit la chercheuse.
Une réorganisation essentielle
Les lacunes en matière d’accessibilité peuvent masquer l’ampleur réelle du problème, explique Vinu Abraham Chetipurackal, qui est sourd et siège au comité consultatif provincial sur l’accessibilité.
Les citoyens sourds, sourds-aveugles et malentendants s’organisent avec des amis ou des proches vivant en dehors des zones touchées par les feux de forêt, des plans qui ne fonctionnent que s’il existe un soutien à proximité.
Comme certains ne s’inscrivent parfois jamais auprès des services d’aide d’urgence, ils n’apparaissent pas dans les chiffres des évacués, et leur expérience n’est jamais prise en compte lors d’un bilan post-incident.
Lorsque les personnes ne peuvent pas accéder aux centres d’évacuation, ce n’est pas seulement un problème de sécurité, c’est aussi un problème de visibilité, soutient M. Abraham.
Ces mêmes dynamiques ont tendance à se répéter pour les personnes présentant différents types de handicap, et pas seulement au sein de la communauté sourde, explique Evan Wicklund, chercheur principal au sein de l’organisation Eviance, basée au Manitoba et consacrée aux questions de handicap.
La communication ne représente qu’une partie du défi. Les personnes en situation de handicap peuvent dépendre de fauteuils roulants électriques, de proches aidants, d’équipement d’oxygène et de batteries de secours, autant d’éléments qui peuvent être plus difficiles à obtenir lors d’une évacuation, explique-t-il.
Les gouvernements traitent trop souvent les feux de forêt ou les inondations comme des «événements ponctuels» plutôt que comme un risque récurrent qui exige la même planification préalable que celle que l’on demande aux personnes en situation de handicap de mettre en place pour elles-mêmes, affirme M. Wicklund.
«Nous savons que c’est cyclique et que ça arrivera de nouveau. Nous devons donc être beaucoup plus solides dans notre planification, notre préparation et nos mesures d’atténuation après coup», dit M. Wicklund.
Eviance codirige un projet de recherche sur plusieurs années financé par le gouvernement fédéral portant sur les obstacles à l’accessibilité lors des urgences climatiques.
Lorsque les personnes en situation de handicap sont prises en compte dans les bilans post-incidents, les rapports sont souvent sombres.
Une analyse de la saison des incendies de 2023 dans les Territoires du Nord-Ouest révèle que les résidents vulnérables n’avaient pas bénéficié d’une priorité suffisante. Certains participants ont qualifié l’opération d’«évacuation des privilégiés», rapportant que les personnes en situation de handicap et les personnes âgées attendaient des heures, voire parfois, toute la journée, pour embarquer sur des vols d’évacuation, avant d’être renvoyées chez elles et invitées à réessayer le lendemain.
Certaines personnes présentant ce que le rapport qualifie de besoin spécifique, notamment des barrières linguistiques ou des problèmes de dépendance, n’ont pas pu être localisées pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, après un incendie.
L’un des défis consiste à identifier les personnes susceptibles d’avoir besoin d’aide avant même qu’une évacuation ne soit décrétée. Pour y remédier, certaines municipalités se sont tournées vers des registres volontaires.
Registres volontaires
Après l’incendie de forêt de Fort McMurray en 2016, la municipalité régionale de Wood Buffalo a mis sur pied son propre registre, géré par les pompiers. Les résidents admissibles, dont beaucoup vivent de manière autonome, rencontrent un responsable pour discuter de leurs besoins à l’avance et reçoivent une formation sur la conduite à tenir en cas d’urgence, ainsi qu’un sac contenant des articles essentiels pour l’évacuation, tels qu’une couverture et une lampe de poche avec radio.
Les responsables des services d’urgence peuvent utiliser ces informations pour identifier les personnes qui ont besoin d’aide et déterminer les ressources nécessaires, telles que des bus et des ambulances accessibles. Dans certains cas, les personnes inscrites sont évacuées avant le début d’une évacuation à grande échelle.
Jasper, en Alberta, Halifax, et East Kootenay, en Colombie-Britannique, font partie des collectivités qui ont emboîté le pas.
Ce programme volontaire coûte à Wood Buffalo l’équivalent d’environ la moitié d’un employé à temps plein, sans compter le coût des trousses, précisent les responsables. Environ 200 personnes étaient inscrites à ce programme l’été dernier.
Certains font remarquer que ce type de registre soulève des questions de confidentialité, en particulier s’il est géré par la police. D’autres notent que les personnes en situation de handicap font déjà l’objet d’un suivi approfondi par les prestataires de services et pourraient être réticentes à s’inscrire.
Cela peut également donner aux personnes inscrites un faux sentiment de sécurité si elles partent du principe que cela leur garantira une intervention immédiate dans une situation d’urgence où tout va très vite, affirme Erin O’Connell, professeure associée à l’université de Waterloo et coauteure de l’étude sur l’accessibilité consacrée à la gestion des feux de forêt en Colombie-Britannique.
«Ces registres doivent être mis en place avec beaucoup de prudence, d’une manière qui est en phase avec ce que les premiers intervenants sont en mesure d’offrir, afin que les gens n’aient pas d’attentes irréalistes quant à l’aide qui pourrait leur être apportée», dit Mme O’Connell.

