Société

Les signes avant-coureurs

Menaces, contrôle coercitif, surveillance, isolement, séparation difficile: bien souvent, une escalade de comportements inquiétants survient avant le passage à l’acte.

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Volet 2 Féminicides Maude Goyer (Montage Noovo Info et Envato)

«Pourquoi les hommes tuent-ils les femmes ?» C’est avec cette question que j’ai approché, au cours des dernières semaines, seize experts en violence conjugale, des intervenants de terrain, des chercheurs et des spécialistes. Ils sont issus du milieu communautaire, policier, judiciaire et universitaire.

POURQUOI LES HOMMES TUENT-ILS LES FEMMES? | Volet 1: Comprendre – Volet 2: Reconnaître – Volet 3: Raconter

«On ne voit tellement personne ici que si je voulais te tuer, je pourrais t’enterrer dans la cour.»

Pendant des semaines, une femme entend cette menace de la part de son conjoint. Elle se demande en silence s’il est sérieux. Puis, un jour, une pelle apparaît sur le terrain.

Cet exemple n’est pas fictif: c’est Chantal Arseneault, directrice générale de l’organisme AGIR, qui le raconte. «La femme s’est mise à paniquer, confie-t-elle, elle s’est demandé: est-ce qu’il est sérieux? Est-ce qu’il est vraiment en train de planifier quelque chose?»

Comme plusieurs intervenants rencontrés pour cette série, elle insiste: les féminicides ne surviennent pas sans signes avant-coureurs. Menaces, contrôle coercitif, surveillance, isolement, séparation difficile: bien souvent, une escalade de comportements inquiétants survient avant le passage à l’acte.

Encore faut-il savoir les reconnaître.

La violence conjugale ne prend pas toujours la forme d’ecchymoses ou d’agressions physiques. Elle peut être psychologique, financière, sexuelle ou technologique. Elle peut aussi s’installer graduellement.

Selon Sari Chengberlin, spécialiste en activités cliniques pour l’Équipe violence conjugale et intrafamiliale au CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, le contrôle coercitif prend souvent la forme d’une accumulation de comportements: surveillance des déplacements, contrôle des finances, isolement, exigence de savoir où se trouve la victime en tout temps.

Certaines victimes consultent d’abord pour de l’anxiété, de l’épuisement ou des problèmes de santé mentale avant de parler de violence conjugale.

«Des fois, la personne ne s’identifie même pas comme victime», souligne-t-elle. «Mais quand on commence à poser des questions, on réalise qu’il y a une dynamique de contrôle très importante.»

Habitudes et habillement

Pour aider les femmes à reconnaître certaines dynamiques de contrôle, les intervenants posent parfois des questions très simples. La lieutenante-détective Laio Auger-Leduc, du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), demande par exemple si la femme a «changé ses habitudes de vie».

Elle raconte que certaines femmes cessent de voir des amis. D’autres changent leur façon de s’habiller, leurs déplacements ou les endroits qu’elles fréquentent. Certaines évitent de publier sur les réseaux sociaux ou de répondre à des appels devant leur conjoint.

«Avant que la notion de contrôle coercitif n’apparaisse, on observait cette situation, on l’avait sous le nez, mais on était incapables de mettre des mots dessus», dit la lieutenante-détective Auger-Leduc.

Le contrôle peut aussi devenir technologique.

«Les femmes retrouvent des GPS sous leur voiture ou des AirTags dans leur sac à main.»

—  Chantal Arseneault, DG d’AGIR

Certaines doivent se filmer dans le métro pour prouver à leur conjoint qu’elles vont bien au travail. D’autres font des appels vidéo à leur pause pour montrer qu’elles sont seules.

Un moment crucial

La séparation demeure l’un des moments les plus dangereux.

«Une séparation actuelle, récente ou en cours, c’est un déterminant très important», souligne Sabrina Laforest, coordonnatrice de la cellule d’intervention rapide de Montréal.

Depuis 2021, des cellules d’intervention rapide réunissant policiers, maisons d’hébergement, procureurs et intervenants psychosociaux ont été mises sur pied partout au Québec pour prévenir les homicides conjugaux à haut risque.

Parmi les facteurs de risque les plus préoccupants, elle nomme aussi «la jalousie, la possessivité, le contrôle coercitif», mais également «l’augmentation de la sévérité et de la fréquence» de la violence dans les derniers mois.

Certaines situations deviennent particulièrement inquiétantes lorsqu’un homme commence à verbaliser un scénario de meurtre.

«Est-ce qu’il y a un plan? Un moyen? Un moment qui a déjà été déterminé?», résume Mme Laforest.

Le mal invisible

La strangulation figure aussi parmi les facteurs de risque les plus importants.

«Une femme qui a subi une strangulation est beaucoup plus à risque d’être victime d’un homicide conjugal.»

—  Me Maya Ducasse-Hathi, procureure spécialisée en violence conjugale

Longtemps banalisée ou minimisée parce qu’elle ne laisse pas toujours de traces visibles, la strangulation fait aujourd’hui l’objet d’une attention beaucoup plus importante dans les dossiers de violence conjugale.

Pour plusieurs intervenants, le danger augmente lorsque la victime tente de reprendre du pouvoir sur sa vie.

«Entre un conjoint qui veut absolument garder sa conjointe et une femme qui veut quitter la relation, il y a un écart d’intention», explique Chantal Arseneault. «C’est là que la situation devient explosive.»

Certaines femmes préparent alors leur départ en secret.

Elles cachent des documents importants. Elles mettent un peu d’argent de côté. Elles évitent certaines conversations. Elles gardent parfois un sac prêt.

Manque de places

Partir n’est pas toujours possible.

Au Québec, les ressources d’hébergement débordent. Selon Louise Riendeau du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, SOS violence conjugale n’est actuellement pas en mesure de répondre positivement à plus de 50 % des demandes d’hébergement.

«Il y a aussi maintenant des listes d’attente pour les services sans hébergement», souligne-t-elle.

Dans certaines régions, les délais dépassent huit semaines.

«La difficulté d’avoir accès à un logement, ça devient compliqué pour les victimes», observe Sabrina Laforest. «Ça donne l’impression que les personnes doivent rester dans des relations qui sont peut-être toxiques ou violentes.»

Les femmes immigrantes vivent parfois une vulnérabilité encore plus grande.

«Si la personne est unilingue, qu’elle ne travaille pas et qu’elle dépend financièrement de son conjoint, avoir accès aux ressources devient extrêmement difficile», note-t-elle.

Drames évités

Selon Sabrina Nadeau, directrice générale chez À cœur d’homme, un regroupement d’organismes pour hommes violents, l’un des défis demeure la circulation de l’information entre les intervenants.

«Ce qu’on réalise dans les cas d’homicides, c’est que l’information était là, mais elle était fragmentée», explique-t-elle.

C’est là que les cellules d’intervention rapide font la différence. En Abitibi, 64 rencontres de cellules d’intervention rapide ont eu lieu en 2024.

«C’est 64 potentielles situations qui auraient pu dégénérer et qui ont été évitées», souligne Sabrina Nadeau.

Quels sont les signes ?

Les spécialistes rencontrés dans le cadre de cette série évoquent plusieurs signes qui reviennent fréquemment dans les dossiers de féminicides:

  • une séparation récente ou en cours;
  • des menaces de mort, même voilées;
  • un contrôle coercitif important;
  • une jalousie ou une possessivité extrême;
  • une augmentation de la fréquence ou de la gravité de la violence;
  • des comportements de surveillance;
  • l’utilisation de GPS, AirTags ou logiciels espions;
  • des antécédents de violence conjugale;
  • un accès à des armes;
  • des menaces suicidaires ou homicidaires;
  • un scénario homicidaire évoqué par l’auteur;
  • des épisodes de strangulation;
  • une victime qui change graduellement ses habitudes de vie.

Plus ces signes s’accumulent, plus l’inquiétude grandit chez les intervenants. Attention: aucun outil ne permet de prédire avec certitude qu’un homme passera à l’acte, insistent les spécialistes.

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