Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) se défend de vouloir plus que doubler le nombre de caméras de surveillance, qui comprennent de nouveaux lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation, alors que plusieurs personnes s’inquiètent par rapport à une infiltration de leur vie privée.
L’inspecteur Yannick Desmarais, chef de la division de la planification opérationnelle au SPVM, a confirmé à CTV News qu’un appel d’offres avait été lancé pour l’achat de 66 caméras de surveillance traditionnelles et de 30 lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation (LAPI).
Les emplacements des caméras ne sont pas encore connus, alors que La Presse a été le premier média à faire état de cet appel d’offres, mardi.
Le SPVM dispose actuellement de 46 caméras de vidéosurveillance urbaine installées sur l’île de Montréal, dont les emplacements sont rendus publics sur le site web du SPVM. Il dispose également d’au moins 30 LAPI installés sur le toit des voitures de patrouille.
Si l’appel d’offres aboutit, le nombre de caméras passerait de 76 à 172.
M. Desmarais a mentionné que ces outils aidaient les agents dans leurs enquêtes, citant l’exemple d’un enlèvement, où une caméra de surveillance peut repérer le véhicule d’un suspect et aider les enquêteurs à le localiser.
Ces types de caméras sont similaires aux caméras Flock alimentées par l’intelligence artificielle (IA) utilisées par les corps policiers à travers les États-Unis. Elles ont fait l’objet de vives critiques en raison de préoccupations liées à la vie privée.
Dans une affaire survenue dans le Kentucky, un policier a été arrêté après avoir prétendument utilisé le système de caméras de surveillance pour suivre son ex-conjointe plus de 2000 fois et la harceler.
Mais M. Desmarais a répliqué que le SPVM n’utilise pas de caméras Flock et n’a pas l’intention d’en acquérir. L’utilisation des caméras de sécurité est régie par des «normes très strictes», a-t-il soutenu, notamment la charte des données numériques de Montréal et la Commission d’accès à l’information du Québec.
«Et bien sûr, chaque consultation de nos données est consignée. Nous sommes donc en mesure d’identifier quel agent de police a accédé à nos bases de données, et toutes ces informations sont stockées sur nos serveurs sécurisés au sein du SPVM», a-t-il ajouté.
Pourtant, d’autres affirment que ces nouveaux types de systèmes de caméras soulèvent plusieurs préoccupations.
La Ligue des droits et libertés (LDL) estime que ces caméras «doivent être utilisées uniquement dans le cadre d’enquêtes, conformément aux exigences légales: des motifs raisonnables de croire ou de soupçonner».
«Ce n’est pas parce qu’on ne fait rien de mal que les choses que l’on fait n’ont pas de raison de demeurer privées», a lancé Dominique Peschard, militant au sein de la LDL, à Noovo Info.
Le nouveau documentaire épisodique d’Entre les lignes sur les systèmes de surveillance des plaques d’immatriculation, diffusé mardi sur Crave, lève d’ailleurs le voile sur le débat qui les entoure.
«Nous avons le droit de nous déplacer anonymement, et l’idée de surveiller tout le monde simplement pour attraper les quelques personnes qui pourraient éventuellement commettre un crime va à l’encontre de l’esprit de la démocratie», a ajouté M. Peschard. «Ce n’est pas comme si nous vivions dans une situation où, dès que l’on met le nez dehors, on risque d’être assassiné à tout moment. Nous ne sommes pas dans une situation où une urgence sécuritaire justifierait de renoncer à nos libertés.»
«Nous sommes complètement dans 1984»: de la grogne dans l’État de New York
Une visite à Albany, à quatre heures au sud de la frontière entre les États-Unis et le Québec, a permis à Noovo Info de constater à quel point la colère gronde contre Flock. La compagnie a installé des dizaines de caméras intelligentes dans la ville de l’État de New York.
Un groupe de militants a même lancé une chasse aux caméras dans la ville. Chaque citoyen est invité à signaler les endroits où elles se trouvent.
«Il y a une grosse concentration de caméras dans le parc principal de la ville», nous a dit Leyla Kiosse, avocate et militante pour les libertés civiles dans la capitale de l’État de New York.
Les caméras n’ont l’air de rien en soi. Elles ressemblent en tout point à des caméras de surveillance de la circulation. «Les citoyens ne comprennent pas que c’est en fait une caméra de Flock», déplore Mme Kiosse. «Ils sont filmés pour les besoins de la police.»
Et selon Mme Kiosse, les autorités policières ne comprennent pas que les données sont hébergées sur des serveurs infonuagiques.
Certains poteaux de feux de circulation vus à Albany sont munis de nombreuses caméras. On en aperçoit un avec neuf appareils.
«Nous sommes complètement dans 1984», a lâché Mme Kiosse en entrevue dans le cadre du tournage d’Entre les lignes. «Voulez-vous que le gouvernement sache où vous êtes toute la journée, tous les jours?»
La militante déplore que les autorités puissent voir «nos visages, nos corps en entier, visualiser nos caractéristiques spécifiques». «Ce n’est pas juste de capter des images de plaques d’immatriculation, ça.»
Certaines caméras captent aussi l’audio, afin de détecter les coups de feu. «Que diriez-vous qu’on se débarrasse plutôt des armes à feu?», lâche Leyla Kiosse. «Mais ça, c’est un débat pour une autre fois.»
- Avec de l’information de Guillaume Théroux
