Certains sikhs canadiens demandent au gouvernement d’adopter une position plus ferme à l’égard de l’Inde, alors que le premier ministre Mark Carney s’apprête à s’y rendre cette semaine dans le cadre de sa mission visant à développer le commerce du Canada avec les pays autres que les États-Unis.
L’activiste sikh de Colombie-Britannique Moninder Singh, qui a reçu dimanche un avertissement de la police de Vancouver concernant une menace crédible contre sa vie, soupçonne que cette menace est liée au gouvernement indien.
M. Singh a expliqué qu’il s’agissait du premier avertissement qu’il recevait de la police depuis 2022. Celui-ci est différent, a-t-il ajouté, car c’est le premier qui s’étend à sa femme et à ses enfants.
«Aucun autre militant sikh, parmi la dizaine que nous sommes à avoir reçu des avertissements de la police à travers le pays, n’a vu sa famille impliquée, a déclaré M. Singh lors d’une entrevue téléphonique avec La Presse Canadienne. C’est assez alarmant de constater que cette répression transnationale indienne s’étend jusqu’aux familles.»
Ces tensions persistantes risquent de compromettre la mission commerciale de M. Carney.
Interrogé mercredi lors d’une réunion d’information avec des journalistes avant son voyage, sur la possibilité que des agents du gouvernement indien soient impliqués dans des extorsions ou des menaces de violence au Canada, un responsable fédéral a déclaré qu’Ottawa entretenait des relations diplomatiques très étroites avec l’Inde.
Ce responsable, s’exprimant sous couvert de l’anonymat, a affirmé que le Canada était convaincu que ces activités ne se poursuivaient pas et que, si tel était le cas, le Canada n’aurait pas tenu ce type de discussions.
Il a ajouté que si le Canada croyait que l’Inde s’ingérait activement dans sa démocratie, M. Carney n’aurait pas effectué ce voyage.
Lors d’une conférence de presse mercredi soir, la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a déclaré qu’«aucun pays ne sera exempté des atteintes à la sécurité intérieure du Canada.»
Elle a souligné que l’état de droit et le respect du Code criminel revêtaient une importance capitale pour le gouvernement.
La ministre a également mentionné un dialogue en matière de sécurité entre l’Inde et le Canada, qui se poursuivra en 2026 et au-delà.
M. Singh croit que le gouvernement indien l’a pris pour cible en raison de son travail dans le cadre de campagnes référendaires au Canada visant à créer un État sikh distinct sur le territoire indien.
Il a précisé que d’autres militants séparatistes sikhs à travers le Canada avaient reçu des avertissements similaires.
M. Singh a travaillé avec Hardeep Singh Nijjar, dont le meurtre en 2023 à Surrey, en Colombie-Britannique, a été lié à des agents du gouvernement indien par le premier ministre de l’époque, Justin Trudeau, et la Gendarmerie royale du Canada.
MM. Singh et Nijjar ont tous deux reçu des avis de devoir de mise en garde de la part de la police environ un an avant le meurtre de M. Nijjar, selon M. Singh.
Inderjeet Gosal, coordinateur du référendum sur le Khalistan pour l’organisation Sikhs for Justice, a également été averti par la police de menaces pesant sur sa vie.
Sikhs for Justice a organisé un rassemblement sur la colline du Parlement mercredi. M. Gosal a décrit cette initiative comme un effort visant à pousser le gouvernement à exiger des comptes et à rendre justice pour le meurtre de M. Nijjar.
M. Carney avait invité Narendra Modi au G7 à Kananaskis, en Alberta, l’année dernière. Le Canada et l’Inde ont tous deux réinstallé leurs diplomates de haut rang après cette réunion.
Le Canada avait expulsé six diplomates indiens de haut rang en octobre 2024 après que la GRC a déclaré qu’ils avaient refusé de coopérer à une enquête policière sur des allégations selon lesquelles des agents indiens se seraient livrés à des activités criminelles violentes et à des actes de harcèlement au Canada.
L’Inde a expulsé six diplomates canadiens de haut rang en réponse.
L’objectif du prochain voyage de M. Carney est de renforcer les liens commerciaux avec l’Inde, dans le cadre des efforts déployés par son gouvernement pour diversifier les relations commerciales en réponse aux mesures prises par le président américain Donald Trump pour bouleverser le commerce mondial avec son régime tarifaire.
Des discussions en cours
Le ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, a mentionné mercredi que le commissaire de la GRC et d’autres hauts responsables de la sécurité continuaient de discuter de la sécurité publique et de la sécurité nationale avec les responsables indiens.
Le ministre a ajouté que le conseiller à la sécurité nationale de l’Inde, Ajit Doval, était au Canada pour des discussions il y a deux semaines.
M. Anandasangaree a aussi précisé que les discussions avec l’Inde sur la sécurité et la sûreté publique ne se déroulent généralement pas au niveau politique, ce qui semble contredire l’approche adoptée par Ottawa depuis septembre 2023, lorsque M. Trudeau avait publiquement lié le gouvernement indien au meurtre de M. Nijjar devant la Chambre des communes.
«Nous continuerons à avoir ces conversations. Certaines d’entre elles sont très difficiles, mais nous sommes très clairs sur le fait que toutes les questions relatives à la sécurité seront traitées au niveau des responsables», a ajouté M. Anandasangaree.
Les relations entre l’Inde et le Canada sont depuis des décennies entravées par des tensions liées aux séparatistes sikhs au Canada qui réclament la création d’un pays indépendant, appelé Khalistan, sur le territoire indien.
L’Inde affirme depuis longtemps que le Canada permet aux extrémistes sikhs de menacer et de commettre des actes de violence dans les deux pays et qu’Ottawa n’a pas fait assez pour empêcher que l’attentat à la bombe contre Air India en 1984 ne se reproduise.
Ottawa insiste depuis longtemps sur le fait que les actes de violence doivent être poursuivis, mais que les appels pacifiques au séparatisme sikh sont protégés par la liberté d’expression au Canada. L’Inde affirme que le Canada protège les Canadiens, les Indiens et les personnes ayant la double nationalité qui sont coupables de terrorisme.
Le député libéral de la Colombie-Britannique Sukh Dhaliwal, qui représente la circonscription où le meurtre de M. Nijjar a eu lieu, affirme avoir fait part au cabinet du premier ministre des préoccupations de ses électeurs concernant le voyage de M. Carney.
«Nous devons commercer avec d’autres pays, mais, en même temps, nous avons le devoir de défendre les droits de la personne, de protéger l’état de droit, les vies des Canadiens et la souveraineté du Canada», a-t-il souligné en se rendant à la réunion hebdomadaire du caucus libéral.
L’ancien chef du NPD, Jagmeet Singh, avait révélé au printemps dernier qu’il avait reçu un avertissement de la GRC concernant une menace crédible contre sa vie et qu’il avait été placé sous protection policière.
Bien que la GRC ne lui ait pas révélé la source précise de la menace, celle-ci semblait provenir d’un gouvernement étranger, avait-il fait savoir.
Faire entendre leurs voix
M. Gosal a soutenu lors du rassemblement sur la colline du Parlement que lui et d’autres étaient prêts à faire entendre leur voix dans les urnes si les députés ne demandaient pas des comptes à l’Inde.
«Nous veillerons à ne pas voter pour vous. Nous donnerons nos voix à quelqu’un qui sera notre porte-parole», a-t-il déclaré.
Moninder Singh a mentionné qu’une coalition d’organisations sikhes avait envoyé des lettres à 20 députés sikhs et chefs de parti pour demander une enquête publique sur la répression transnationale indienne et la «divulgation maximale» des informations sur l’ingérence étrangère de l’Inde.
M. Singh a avancé que si ces députés ne donnaient pas suite à cette demande, ils ne seraient plus les bienvenus pour prendre la parole lors d’événements sikhs ou dans les 40 gurdwaras situés entre la Colombie-Britannique et le Québec.
M. Singh a ajouté que lui et sa famille essayaient de mener une vie normale, même si cette dernière menace pesait sur eux.
«Depuis l’assassinat de Hardeep, nos enfants ont été témoins de tout ce qui se passe autour d’eux. Ils comprennent donc la situation, mais je pense que cela change un peu les choses, comme les endroits où l’on peut aller, par exemple au centre commercial, au cinéma ou au restaurant (...) Pour moi, cela fait des années que c’est fini avec ces avertissements. Et maintenant, nous devons commencer à considérer cela en tant que famille également», a-t-il indiqué.
«Il y a donc des choses qui changent, et ce n’est en aucun cas la fin du monde, mais l’avertissement d’une menace imminente pour la vie de quelqu’un pourrait signifier la fin de leur monde s’ils ne font pas attention», a-t-il ajouté.
— Avec des informations de Kyle Duggan

