Selon un nouveau rapport, un groupe de chaînes YouTube frauduleuses se faisant passer pour des voix de l’Alberta diffuse des contenus trompeurs sur la sécession et l’annexion par les États-Unis, touchant ainsi des dizaines de millions de spectateurs.
L’analyse menée par le Réseau canadien de recherche sur les médias numériques a identifié une vingtaine de chaînes agissant de manière coordonnée, totalisant près de 40 millions de vues tout en se présentant comme des commentaires issus de la base au sein de la province.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News
L’auteur principal, Chris Ross, affirme que ces vidéos ne sont pas spontanées et semblent faire partie d’une opération systématique utilisant des scripts répétés, des extraits partagés et des titres quasi identiques publiés simultanément sur plusieurs chaînes — autant de signes de coordination plutôt que de créateurs indépendants.
«Certaines chaînes utilisent des avatars générés par l’IA pour présenter le contenu, et d’autres se contentent de voix générées par l’IA», a-t-il expliqué. «Toutes les chaînes affichent ces vignettes générées par l’IA qui sont, vous savez, très clickbait».
Les vignettes générées par l’IA sont des deepfakes de personnalités politiques, souvent la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, et le premier ministre Mark Carney, avec en arrière-plan des cartes montrant une combinaison de provinces de l’Ouest faisant partie des États-Unis.
Le rapport montre que les vidéos s’inspirent souvent de l’actualité réelle mais la déforment, en exagérant les griefs politiques et en promouvant des idées plus extrêmes que celles généralement observées au sein du mouvement séparatiste de l’Alberta.
Les chercheurs ont constaté que le contenu comportait nettement plus de messages axés sur les griefs et un soutien bien plus important à l’annexion par les États-Unis que les chaînes authentiques basées en Alberta.
Des inexactitudes répétées
«Les chaînes non authentiques présentent 60% de messages axés sur les griefs en plus et 10 à 12 fois plus de contenu en faveur de l’annexion aux États-Unis», a affirmé M. Ross.
Le rapport met également en évidence des inexactitudes répétées. Dans une vidéo largement visionnée, un narrateur affirme : «Les provinces de l’Ouest viennent de lancer une bombe politique qui ébranle Ottawa jusqu’au plus profond de ses fondations, en annonçant avec une autorité stupéfiante leur intention de devenir les 51e à 56e États américains.»
Quelques instants plus tard, la même vidéo affirme : «Je suis témoin de décennies de commentaires ignorés, d’avertissements balayés et de faits écartés qui explosent enfin au visage d’Ottawa. Et voici le coup de grâce : 65% des Albertains, 61% des habitants de la Saskatchewan et 58 % des Manitobains soutiennent ouvertement la séparation, voire l’adhésion aux États-Unis.»
Aucun sondage publié ne corrobore ces chiffres, note le rapport.
Dans certains cas, le manque de connaissance du contexte local est évident dans les vidéos.
«Un doubleur rémunéré basé en Pennsylvanie glisse des expressions comme Atlanta Prosperity Project au lieu de Alberta Prosperity Project, ou prononce mal le nom de certaines villes», a rapporté M. Ross.
Malgré ces erreurs, les vidéos se présentent comme des points de vue canadiens authentiques, utilisant souvent un langage qui suggère que les intervenants sont directement impliqués dans la politique albertaine.
Selon l’expert, l’objectif semblait être l’engagement et l’influence.
«Une vision très déformée»
«Cette influence a un réel potentiel. Les gens pourraient ressortir de ces vidéos avec une vision très déformée de ce qui se passe dans la politique canadienne», a prévenu M. Ross.
Selon lui, ces conclusions soulèvent des inquiétudes quant à la manière dont le contenu en ligne pourrait façonner la perception du public à l’approche d’un éventuel référendum sur la souveraineté de l’Alberta.
«C’est une année très importante en Alberta, avec l’idée d’un référendum provincial qui pourrait être organisé à l’automne», a-t-il dit. «Nous pensons qu’il est important que les Albertains et les Canadiens en général sachent quelles voix sont authentiques et lesquelles sont fausses.»
Le rapport s’abstient d’identifier qui se cache derrière ce réseau ou d’où il provient, affirmant que les preuves disponibles ne sont pas concluantes.
Il met toutefois en garde contre le fait que ce contenu exploite les frustrations réelles des Albertains et les transforme en discours plus extrêmes.
Dans le sud de l’Alberta, les deux habitants interrogés par CTV News ont tous deux rejeté ces vidéos.
«Profiter du chaos»
Ken William, qui vit à Pincher Creek et s’oppose à la séparation, s’inquiète de l’impact des influences extérieures.
«Il y a des acteurs qui profitent du chaos, de la colère et de la frustration, et qui les amplifient afin de manipuler le vote, les habitudes personnelles, ce genre de choses», a-t-il avoué.
Joe Trotz, qui vit à Crowsnest Pass et soutient l’indépendance de l’Alberta, a également rejeté le message véhiculé par les vidéos.
«Je pense vraiment que c’est faux. Je veux dire, les faits sont les faits. Laissons-les parler d’eux-mêmes, qu’ils soient bons ou mauvais, vous voyez, et laissons ensuite les gens se faire leur propre opinion», a-t-il dit.
«Cela ne fait pas partie de notre mouvement»
Jeffrey Rath, directeur juridique de Stay Free Alberta, a également pris ses distances par rapport aux messages en faveur de l’annexion au sein du mouvement pour l’indépendance de l’Alberta.
«Quiconque promeut l’annexion aux États-Unis ou le statut d’État américain ne fait pas partie de notre mouvement», a-t-il soutenu. «En ce qui me concerne, ces vidéos ne servent pas la cause de l’indépendance de l’Alberta. Nous souhaitons être un pays libre et indépendant.»
Élections Alberta indique qu’elle se prépare à faire face à la menace croissante de la désinformation et des deepfakes.
Dans un communiqué, Steve Kaye, directeur général d’Élections Alberta, a déclaré qu’une nouvelle loi adoptée ce mois-ci confère à l’agence le pouvoir de lutter contre les contenus trompeurs en ligne, y compris les contenus générés par l’IA.
Une unité dédiée à l’intégrité de l’information est en cours de création au sein d’Élections Alberta afin de se concentrer sur «toutes les formes de deepfakes, de désinformation, de fausses informations et d’autres activités malveillantes en ligne, tant étrangères que nationales».
Cette unité travaillera en collaboration avec les forces de l’ordre et les services de renseignement et devrait être opérationnelle d’ici la mi-juin.
«Tout commence quelque part, et rester les bras croisés en espérant que cela s’arrête ou disparaisse n’est pas une stratégie», a précisé Steve Kaye.
Selon M. Ross, l’ampleur du réseau met en évidence des lacunes en matière de surveillance, car l’intelligence artificielle facilite la production en masse de contenus politiques.
«L’été dernier, YouTube a mis à jour ses directives relatives au contenu pour tenter de lutter contre certains de ces contenus produits en masse qui deviennent très courants à l’ère de l’IA», a-t-il remarqué.
«Et nous pensons que ces chaînes font en réalité appel à des acteurs rémunérés pour prêter leur voix et leur image, en partie pour se conformer à ces directives mises à jour. Mais cela n’est clairement pas suffisant. Il existe ici une lacune dans la gouvernance qui permet à ces chaînes d’atteindre une audience assez large — environ 40 millions de vues», a-t-il poursuivi.
Il a soutenu qu’une plus grande transparence de la part des plateformes serait essentielle pour comprendre qui se cache derrière ce contenu et à qui il s’adresse.
«Nous pensons que c’est une bonne occasion pour YouTube ou les gouvernements de prendre des mesures pour décourager ce type de contenu et de fournir des données qui nous permettent de mieux comprendre qui le produit et quel pourrait être le public cible», a-t-il avancé.
Dans une déclaration à CTV News, un porte-parole de YouTube a déclaré: «YouTube n’autorise pas le spam, les escroqueries ou toute autre pratique trompeuse qui profite de la communauté YouTube. Nous examinons actuellement les chaînes mentionnées dans ce rapport et supprimerons tout contenu qui enfreint nos Règles de la communauté.»

