Le Bureau du coroner mène une enquête sur le décès de trois enfants décédés, tous au cours du même mois, alors qu’ils étaient pris en charge par les Centres de la jeunesse et de la famille Batshaw, l’organisme anglophone de protection de la jeunesse du Québec.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
Un employé actuel des Centres Batshaw de la jeunesse et de la famille a indiqué à CTV News qu’il était au courant de ces décès avant qu’ils ne soient rendus publics dans des reportages récents des médias.
CTV News a accepté de ne pas révéler l’identité de cet employé pour assurer sa protection.
Deux de ces décès ont d’abord été rapportés dans The Gazette jeudi, et un autre a été rapporté dans La Presse le 25 mars.
L’employé a également affirmé à CTV News, en se basant sur des conversations entre autres employés, qu’il croyait que deux autres décès s’étaient également produits récemment et n’avaient pas encore été rendus publics.
«C’est un petit milieu, alors tout le monde en parle et est bien au courant de ce qui se passe dans le système», a déclaré l’employé de Batshaw à CTV News lors d’une entrevue téléphonique.
«Il n’y a pas de fumée sans feu.»
— Employé des centres Batshaw de la jeunesse et de la famille à CTV News
Trois enfants décédés au cours du même mois
Bien que le Bureau du coroner n’ait pas souhaité fournir de détails sur ces décès, l’employé de Batshaw a confirmé les informations précédemment relayées par les médias.
Le 3 mars, une adolescente de 16 ans s’est suicidée alors qu’elle était sous la garde de Batshaw, au campus de Prévost, sur la Rive-Nord de Montréal.
Elle avait été retirée de son foyer familial dans le cadre d’un mandat de protection de la jeunesse et était sous la garde de l’organisme depuis des années. Après avoir été placée sous surveillance dans une unité fermée aux côtés de jeunes délinquants à la suite de tentatives de suicide antérieures, elle avait été libérée de la surveillance 24 heures sur 24 après un entretien téléphonique avec un psychologue.
Deux semaines plus tard, un garçon de 17 ans s’est également donné la mort alors qu’il figurait sur la liste d’attente de Batshaw.
Le 31 mars, une fillette de quatre ans, dont le foyer était sous la supervision de Batshaw, est décédée. Son frère ou sa sœur vivant dans le même foyer est également décédée alors qu’il ou elle était pris(e) en charge par la protection de la jeunesse.
Selon l’employé en poste, une intervenante sociale lui avait été assignée, mais celle-ci avait changé de service, ce qui avait replacé la fillette sur une liste d’attente. Elle n’avait fait l’objet d’aucun suivi depuis des mois.
L’employé de Batshaw a affirmé à CTV News qu’elle présentait des signes de maltraitance et de malnutrition.
«Nous avions l’obligation légale de la protéger. Ce n’est pas que nous devions effectuer une évaluation pour déterminer le risque; nous avions déjà établi qu’il y avait un risque, il y avait des ordonnances judiciaires. C’est de la négligence», a indiqué l’employé de Batshaw à CTV News.
«Elle n’a pas fait l’objet d’un suivi, non pas parce que personne ne trouvait cela important. Il n’y a tout simplement pas assez de personnel pour se rendre sur place et effectuer des évaluations, et si on continue d’accumuler les dossiers pour ces travailleurs, ils finiront par partir, et c’est ce qu’ils font.»
«Ces tragédies auraient dû être évitées»
Guillaume Cliche-Rivard, porte-parole de Québec Solidaire en matière de santé et de services sociaux, a indiqué dans une déclaration que ce qui s’était produit était extrêmement préoccupant et inacceptable.
«Ces tragédies auraient dû être évitées. Elles révèlent les conséquences directes des compressions budgétaires et de la pénurie flagrante de personnel qualifié au sein du système de protection de la jeunesse, tant dans la communauté anglophone que dans la communauté francophone», indique la missive.
M. Cliche-Rivard a demandé des explications à Lionel Carmant, le ministre responsable des services sociaux et de la lutte contre l’itinérance.
«Comment a-t-il pu laisser Batshaw avec si peu de ressources, au point que des enfants vulnérables passent des mois sans recevoir les services auxquels ils avaient droit?», a écrit M. Cliche-Rivard.
«Des mesures urgentes doivent être prises pour assurer la sécurité et le bien-être des enfants qui sont encore pris en charge par ce centre de jeunesse. J’appelle également la commissaire au bien-être et aux droits des enfants ainsi que la CDPDJ à intervenir immédiatement dans cette affaire, à faire toute la lumière sur cette situation et à exiger les mesures correctives nécessaires.»
M. Carmant a refusé de faire des commentaires à CTV News, et un porte-parole a renvoyé toutes les questions à Lesley Hill, directrice nationale de la protection de la jeunesse.
Mesures en cours à la suite des décès
Mme Hill a écrit dans une déclaration adressée à CTV News que cette situation l’attristait profondément.
«Je peux vous assurer que chacune de ces situations a fait l’objet d’un examen approfondi par les autorités compétentes de l’établissement, dans l’attente des résultats des enquêtes du coroner», a-t-elle écrit.
«Le décès de chaque enfant demeure un événement tragique. Étant donné que ces enquêtes sont en cours, je ne ferai aucun commentaire sur des cas particuliers.»
— Lesley Hill, directrice nationale de la protection de la jeunesse
Selon Mme Hill, la Direction nationale de la protection de la jeunesse (DNPJ) a mis en œuvre une série de mesures à la suite de cet incident.
Des réunions ont également eu lieu entre plusieurs ministères du Québec afin de discuter des efforts à déployer pour assurer la surveillance nécessaire des jeunes, a indiqué Mme Hill.
Santé Québec Ouest-de-l’Île-de-Montréal – Universitaire, l’autorité sanitaire responsable des Centres Batshaw de la jeunesse et de la famille, a affirmé à CTV News qu’elle ne pouvait pas commenter des situations individuelles ou des cas précis en raison des règles de confidentialité.
«Chaque décès impliquant un enfant ou un jeune est un événement profondément tragique», a dit un porte-parole.
«Il est toutefois important de faire preuve de prudence dans l’interprétation et la présentation des données, car les circonstances entourant chaque décès doivent être examinées au cas par cas.»
Santé Québec précise que lorsqu’un cas lui est signalé, celui-ci fait l’objet d’une analyse et d’un suivi, et que des mesures sont mises en œuvre au besoin, en collaboration avec les autorités compétentes.
«Nous restons également engagés dans un processus continu d’évaluation et d’amélioration de nos interventions auprès des jeunes et des familles», a déclaré Santé Québec à CTV News.
«Au fil des ans, les défis auxquels font face les jeunes et leurs familles sont devenus plus complexes. Malgré cette pression accrue, notre organisation poursuit ses efforts pour améliorer l’accès aux services, réduire les temps d’attente et soutenir les intervenants de première ligne.»
Un problème de longue date
Un employé de Batshaw a soutenu à CTV News avoir constaté de nombreux cas où les jeunes restent sur une liste d’attente pendant près d’un an.
Mais il affirme que le recrutement et la rétention du personnel, les compressions budgétaires et la demande persistante font partie d’un problème de longue date au sein des services de protection de la jeunesse.
Le syndicat qui représente les travailleurs de Batshaw, l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, a dit dans un communiqué à CTV News que davantage de ressources sont nécessaires pour mieux protéger les enfants.
«Nous ne pouvons ignorer la réalité selon laquelle Batshaw fait face à de graves pénuries de personnel alors que le nombre de dossiers ne cesse d’augmenter. Nos membres sont poussés à bout, et il est clair que les services de protection de la jeunesse de l’Ouest-de-l’Île ont besoin de plus de ressources et de soutien pour remplir leur mission», indique le communiqué.
«Je sais que ces tragédies sont également profondément douloureuses pour les intervenants en protection de la jeunesse qui se sont consacrés à aider ces enfants et leurs familles.»
En 2019, un recours collectif a été intenté au nom d’enfants ayant subi des abus alors qu’ils étaient sous la garde de l’État. Ce recours, qui a été autorisé à la fin de 2022, concerne des personnes qui ont été placées, à compter du 1er octobre 1950, dans un centre en vertu d’une loi sur la protection de la jeunesse.
Ce recours, qui vise plus de 70 centres, fait suite au décès d’une fillette de sept ans originaire de Granby, au Québec, dont la mort a déclenché des réformes du système de protection de la jeunesse au Québec.
«Ce qui s’est passé est très regrettable, mais ce n’est pas nouveau. Le système de protection de la jeunesse au Québec est un système très alambiqué, avec plusieurs listes d’attente provenant de différents ministères», a dit l’intervenant de Batshaw.
«Il ne s’agit pas de rejeter la faute sur quelqu’un. C’est une responsabilité collective. Lorsqu’un tuyau a une fuite, on peut le colmater. Mais lorsqu’il présente de multiples fuites et trous, il faut le jeter et tout reconstruire à partir de zéro.»
Précision
Si vous ou l’un de vos proches avez des pensées suicidaires, une aide est disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 en appelant ou en envoyant un texto au 988 (1-866-APPELLE au Québec), la ligne d’écoute nationale canadienne de prévention du suicide.

