L’intelligence artificielle (IA) nous rend-elle stupides? La réponse courte est que cela n’a pas d’impact sur nos capacités cognitives fondamentales, mais l’IA peut entraver l’apprentissage et favoriser la perte de certaines compétences.
En effet, l’IA peut avoir un impact sur notre acquisition de compétences, montre une étude publiée jeudi dans la revue scientifique Trends in Cognitive Sciences.
Il s’agit d’une revue de littérature de 15 articles scientifiques qui résume l’état actuel des connaissances sur l’impact de l’IA sur l’intelligence humaine. La question est abordée en divisant les fonctions cognitives en deux dimensions: les compétences acquises et les capacités cognitives de base.
«Les compétences sont ces comportements acquis qui sont en quelque sorte conçus pour atteindre un objectif précis, comme piloter un avion, faire des calculs, lire, ce genre de choses. Il s’agit de compétences très spécifiques que nous souhaitons acquérir pour une raison précise. À l’inverse, nous avons nos capacités cognitives de base, qui constituent nos fonctions cognitives sous-jacentes. On peut citer par exemple la mémoire ou l’attention», explique en entrevue Trent Cash, auteur principal de l’étude et chercheur postdoctoral à l’Université de Waterloo, en Ontario, spécialiste des sciences comportementales.
L’étude met en lumière que les compétences s’acquièrent entre autres par la pratique. «L’une des préoccupations liées à l’utilisation des grands modèles linguistiques est qu’ils risquent de limiter notre capacité à nous exercer. [...] Ils peuvent soit nous empêcher d’acquérir ces compétences dès le départ, soit, si nous ne continuons pas à les exercer, les faire disparaître au fil du temps», prévient M. Cash.
Son étude cite une récente expérience où était évalué le taux de détection des adénomes (une tumeur bénigne non cancéreuse) par des endoscopistes avant et après la mise à disposition d’un outil de détection basé sur l’IA.
Au cours des trois mois précédant l’introduction de l’IA, les médecins ont détecté des adénomes chez environ 28,4 % des patients. Par la suite, l’IA a été mise à la disposition de tous les médecins, mais son accès était accordé de manière aléatoire.
Les taux de détection des médecins ont baissé à 22,4 % lorsqu’ils ne pouvaient plus accéder à l’IA. Cela suggère que la disponibilité de l’IA a pu entraîner une perte de compétences.
«Lorsque vous comptez sur une IA pour faire quelque chose à votre place pendant un certain temps, vos compétences risquent de devenir un peu moins affûtées. Ainsi, si vous avez l’habitude de détecter vous-même ces cellules cancéreuses et qu’une IA commence à le faire à votre place, il se peut que vous ne remarquiez plus les signes que vous repériez habituellement», explique M. Cash.
Google versus IA
«En ce qui concerne nos capacités cognitives fondamentales, il existe beaucoup moins d’indices suggérant que l’IA puisse réellement les entraver, souligne M. Cash. Les gens ont toujours eu peur que quelque chose ne vienne ramollir notre cerveau [...] mais il y a très peu d’éléments qui vont dans ce sens. Nos capacités cognitives fondamentales sont assez résistantes. Elles sont très difficiles à améliorer et semblent également assez difficiles à affaiblir.»
La mémoire étant une capacité cognitive fondamentale, M. Cash apporte cette précision: l’intelligence artificielle peut sans aucun doute nuire à la capacité de se remémorer des choses spécifiques, mais de façon plus générale, nous n’allons pas oublier comment nous souvenir de choses parce que nous utilisons l’IA.
L’étude mentionne que pendant l’apprentissage, lorsque les personnes utilisent un support externe, par exemple un ordinateur, cela réduit la probabilité de récupérer les informations par la mémoire.
Une récente expérience scientifique a mis en évidence une tendance similaire avec l’IA. Les participants devaient apprendre des informations sur un sujet en utilisant soit la recherche Google, soit une IA. Les participants devaient ensuite donner des conseils à un ami en se basant sur les informations qu’ils avaient apprises.
Les conseils donnés par les participants ayant utilisé l’IA étaient plus brefs, moins personnalisés et jugés moins utiles. De plus, ils ont retenu moins d’informations et se sentaient moins maîtres des connaissances acquises. Selon les auteurs de l’expérience, les recherches avec l’IA menaient à un apprentissage moins approfondi que les recherches sur Google où les participants doivent faire la synthèse de leur connaissance eux-mêmes.
L’histoire se répète
Ceci dit, ce n’est pas la première fois dans l’histoire que les gens s’inquiètent qu’une technologie ne nous rende stupides. M. Cash rappelle que dans les années 1980, des professeurs de mathématiques ont manifesté aux États-Unis contre l’utilisation des calculatrices à l’école, craignant que cela affecte la capacité des élèves à apprendre cette matière scolaire.
Même à l’époque de la Grèce antique, Platon laissait entendre que le fait d’apprendre à écrire nuirait à la mémoire des gens. «D’un point de vue historique, nous avons donc de nombreux exemples où l’on pensait que les technologies les plus récentes de l’époque allaient détruire nos cerveaux, mais cela ne semble pas vraiment être le cas et, en ce sens, je ne pense pas que l’IA soit si différente d’internet.», soutient M. Cash.
Les outils d’intelligence artificielle peuvent nous faire gagner du temps et réduire notre charge cognitive, mais c’est le cas pour d’autres technologies, par exemple les GPS. L’autre question est de savoir ce que nous faisons du temps gagné.

