Jeffrey Rosenthal ne se décrirait pas comme un homme superstitieux.
Ce texte est une traduction d’un contenu de CTV News.
En tant que professeur de statistique à l’Université de Toronto, il s’est toujours appuyé sur des données concrètes pour en dégager des modèles et des tendances, et pour tester des hypothèses.
Cependant, son anniversaire tombant le 13 octobre, il souhaitait savoir s’il était né un jour de la semaine associé à la malchance.
À la fin des années 90, M. Rosenthal avait écrit un programme informatique rudimentaire de calendrier qu’il a utilisé pour calculer le jour de sa naissance.
«Oh, c’est intéressant», se souvient-il avoir dit. «C’est un vendredi.»
Rosenthal connaissait bien cette superstition: le vendredi 13 est depuis longtemps considéré comme un jour malchanceux. Il s’est demandé si ceux qui croyaient à cette superstition supposeraient qu’il était destiné à une vie marquée par la malchance.
Cela a rendu la superstition «plus personnelle», a-t-il dit, et a indirectement donné naissance, par la suite, à l’idée d’une étude.
En juillet, lui et sa coauteure, Jennifer Dmetrichuk, ont publié un article intitulé «Vendredi le 13, pleines lunes et blues des Fêtes: répartition des dates de décès en Ontario», paru dans Chance, un magazine trimestriel axé sur les données.
Cet article visait à déterminer s’il y avait une part de vérité dans cette superstition: les événements malheureux sont-ils plus susceptibles de se produire un vendredi le 13?
Appliquer la science à la superstition
Ce n’était pas la première incursion de M. Rosenthal dans la recherche sur la chance et la superstition. En 2018, il avait publié un livre intitulé Knock on Wood : Luck, Chance, and the Meaning of Everything, qui appliquait une approche scientifique à l’existence du hasard et de la superstition.
Cependant, l’étude publiée cet été lui trottait dans la tête depuis «un certain temps», a-t-il déclaré.
«C’est une chose de dire que les superstitions sont fausses, mais en tant que personne à l’esprit scientifique, je souhaite les étudier scientifiquement.»
— Jeffrey Rosenthal, professeur de statistique à l'Université de Toronto
Dans le cadre d’un autre projet de recherche mené en collaboration avec le Bureau du coroner en chef de l’Ontario, qui examinait les corrélations entre la pandémie de COVID-19 et différents taux de mortalité, le chercheur s’est retrouvé avec une immense base de données sur les décès inattendus à sa disposition.
Fort de ces données, il y a vu l’occasion d’effectuer des analyses statistiques sur les prétendues superstitions.
«Je me suis dit que c’était un bon recueil d’événements que les gens pourraient considérer comme porteurs de malchance», a-t-il expliqué.
Il a analysé tous les décès inattendus enregistrés en Ontario entre 2009 et 2023 et a cherché à déterminer s’il y avait une hausse du taux de mortalité les vendredis 13, à l’Halloween et pendant les périodes de pleine lune.
Le vendredi le 13 : une journée comme les autres
Les résultats ont été «conformes à nos attentes», a-t-il soutenu.
Les taux de mortalité observés les vendredis le 13, à l’Halloween et pendant les périodes de pleine lune étaient «proches du taux global», a-t-il précisé.
«Ce n’était pas très intéressant d’un point de vue de la recherche.»
Les chercheurs ont toutefois remarqué certaines tendances dans les données.
«Au cours des mois d’hiver, y compris pendant la période des Fêtes, on a constaté une hausse du nombre de décès», a souligné M. Rosenthal, «en raison des difficultés liées à l’hiver en Ontario».
L’homme a précisé que cette constatation n’était pas nouvelle pour la communauté médicale, mais qu’elle illustrait bien la détection de véritables tendances dans les données.
«Les véritables tendances sont plus intéressantes que d’inventer des schémas superstitieux qui ne se retrouvent pas réellement dans les données.»
Il a ajouté qu’il n’existait aucune « explication scientifique » justifiant pourquoi une date particulière serait malchanceuse.
«Pourquoi le vendredi 13 serait-il à l’origine de tous ces événements malheureux? Ce n’est qu’un jour comme les autres.»
En fait, M. Rosenthal se considère comme un exemple illustrant pourquoi le vendredi 13 n’est en réalité pas un jour malchanceux.
«J’ai généralement eu une vie plutôt chanceuse», a-t-il exprimé. «Si vous y croyiez vraiment, j’aurais peut-être eu une très mauvaise chance toute ma vie, mais en réalité, ce n’est pas le cas.»
Pourquoi les superstitions persistent-elles?
Bien que révélatrice pour certains, M. Rosenthal a indiqué qu’il n’était pas certain que son étude ferait changer d’avis ceux qui adhèrent aux superstitions.
La superstition apporte un sentiment de réconfort à ceux qui y croient, a-t-il expliqué.
«Je pense que cela montre que les humains ont en quelque sorte besoin de trouver des raisons aux événements», a affirmé M. Rosenthal.
«Il ne suffit pas de dire que quelqu’un est mort par hasard ou a gagné à la loterie par hasard… il faut que ce soit dû à une superstition, à un porte-bonheur, à un jour malchanceux, et d’une certaine manière, cela procure un sentiment de réconfort à beaucoup de gens.»
— Jeffrey Rosenthal, professeur de statistique à l'Université de Toronto
Le professeur a également indiqué que le biais de confirmation jouait un rôle dans la persistance de superstitions telles que celle du vendredi 13.
«Chaque fois qu’un événement malheureux se produit un vendredi 13, cela prouve que la superstition est fondée», a-t-il expliqué. «Alors que si quelque chose de malheureux se produit un autre jour, ou si quelque chose de positif se produit un vendredi 13, peut-être ne le remarqueront-ils pas vraiment.»
Il a conseillé d’examiner les éléments factuels qui sous-tendent les superstitions.
«Y a-t-il une logique scientifique… ou s’agit-il simplement de quelque chose que je me suis inventé dans ma tête et dont je remarque ensuite les schémas, même s’ils n’existent pas vraiment?», a-t-il déclaré.
Cela dit, M. Rosenthal s’est souvenu d’un moment de sa vie où il a été victime de la superstition, à la suite d’un pari qu’il avait fait avec un ami sur le résultat de l’élection présidentielle américaine de 2016.
Au départ, il avait parié que la candidate démocrate Hillary Clinton l’emporterait, mais son ami l’a incité à changer d’avis en lui proposant une cote de deux contre un.
«J’ai donc accepté cette cote, soit simplement 1 $ contre 2 $, puis Trump a gagné, alors il a dû me verser 2 $», a-t-il raconté. «Et j’ai alors eu ce sentiment étrange, comme si c’était peut-être parce que j’avais fait ce pari, que cela avait d’une manière ou d’une autre eu une incidence sur l’élection.»
Il a reconnu que, même si ce sentiment n’avait aucun sens d’un point de vue logique, cela lui avait «fait tilt» et lui avait permis de comprendre pourquoi les gens croient aux superstitions.
«On se surprend à penser ainsi, à croire qu’il existe ces liens magiques.»

