«Booster ignition!»: c’est sur ces paroles du centre de contrôle que la mission Artemis II a pris son envol à 18 h 35 mercredi, soit avec une dizaine de minutes de retard en raison d’un problème mineur de communication rapidement réglé.
Emportant Jeremy Hansen et trois Américains, la fusée haute de 32 étages s’est élevée depuis le Centre spatial Kennedy de la NASA, où des dizaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées pour assister à l’aube de cette nouvelle ère.
La foule envahissait également les routes et les plages environnantes, rappelant les vols Apollo vers la Lune des années 1960 et 1970.

Il s’agit de la plus grande avancée de la NASA à ce jour vers l’établissement d’une présence lunaire permanente.
Artemis II a décollé du même site de lancement en Floride qui avait envoyé les explorateurs d’Apollo sur la Lune il y a si longtemps.
Les quelques survivants ont acclamé la grande aventure de cette nouvelle génération alors que la fusée Space Launch System s’élançait dans le ciel du début de soirée, sous une lune presque pleine qui brillait à quelque 400 000 kilomètres de là.
Le commandant d’Artemis II, Reid Wiseman, a mené la charge vers l’espace en s’exclamant «allons sur la Lune!», accompagné du pilote Victor Glover, de Christina Koch et de Hansen. Il s’agissait de l’équipage lunaire le plus diversifié de tous les temps, avec la première femme, la première personne de couleur et le premier non-citoyen américain à bord de la nouvelle capsule Orion de la NASA.

Ils ont formé un cœur avec leurs mains en disant au revoir à leurs familles et en montant à bord de l’astrovan pour se rendre à la rampe de lancement et à leur vaisseau spatial qui les attendait.
«Je vous aime.»
— Le pilote Victor Glover lors du lancement d’Artemis II
Les astronautes resteront près de la Terre pendant les 25 premières heures de leur vol d’essai de 10 jours, inspectant la capsule en orbite autour de la Terre avant d’allumer le moteur principal qui les propulsera vers la Lune.
Décollage salué avec enthousiasme
Le décollage a été salué avec cris et applaudissements dans la salle de diffusion de l’Agence spatiale canadienne, à Longueuil, où tous les employés ont participé bruyamment au décompte des dernières 10 secondes.
L’astronaute David St-Jacques, qui animait l’événement, a fait preuve d’une belle candeur en entrevue avec La Presse Canadienne lorsqu’on lui a demandé s’il était jaloux: «De Jeremy? Ah ben oui! Il n’ y a pas d’astronaute qui n’aimerait pas ça être dans cette mission-là», a-t-il reconnu en riant. «Mais il faut comprendre que le rôle des astronautes, 95 % de notre carrière, on la passe au sol en soutien aux missions des autres. Jeremy était au sol à soutenir ma mission», a-t-il tenu à rappeler.
Jeremy Hansen, originaire de London, en Ontario, deviendra le premier non-Américain à voyager au-delà de l’orbite terrestre basse. Il est spécialiste de mission sur Artemis II. Reid Wiseman est le commandant, Victor Glover est le pilote et Christina Koch est l’autre spécialiste de mission.
Un long trajet
Ils ne feront pas d’escale ni ne passeront en orbite autour de la Lune comme l’avaient fait de manière si célèbre les premiers visiteurs lunaires d’Apollo 8 la veille de Noël 1968, en lisant des passages de la Genèse. Mais ils sont en passe de devenir les humains les plus éloignés de l’histoire lorsque leur capsule filera au-delà de la Lune et poursuivra son chemin sur 6400 kilomètres supplémentaires, avant de faire demi-tour et de foncer tout droit vers la Terre pour un amerrissage dans le Pacifique.
Une fois installés sur une orbite haute autour de la Terre, les astronautes prévoyaient de prendre les commandes manuelles et de s’entraîner à manœuvrer leur capsule autour de l’étage supérieur détaché de la fusée, s’aventurant à moins de 10 mètres (33 pieds) de celui-ci.
La NASA souhaite savoir comment Orion se comporte au cas où le système de pilotage automatique tomberait en panne et où les pilotes devraient prendre les commandes.
Le travail à faire
Quatre jours plus tard, lors du survol lunaire, la Lune apparaîtra de la taille d’un ballon de basket tenu à bout de bras.
Les astronautes se relayeront pour observer à travers les hublots d’Orion à l’aide de caméras.
Si la lumière est bonne, ils devraient voir des détails jamais observés auparavant par l’œil humain. Ils pourront également apercevoir des bribes d’une éclipse solaire totale, en enfilant des lunettes spéciales lorsque la Lune masquera brièvement le Soleil de leur point de vue et que la couronne solaire apparaîtra.
Tous les projets lunaires de la NASA — une vague de lancements au cours des prochaines années menant à une base lunaire durable pour les astronautes, assistés par des rovers robotiques et des drones — dépendent du bon déroulement d’Artemis II.
Après Artemis I
Cela fait plus de trois ans depuis Artemis I, la seule autre fois où la fusée SLS et la capsule Orion de la NASA ont pris leur envol. Sans personne à bord, la capsule Artemis I ne disposait pas d’équipements de survie ni d’autres éléments essentiels pour l’équipage, tels qu’un distributeur d’eau et des toilettes.
Ces systèmes font désormais leurs débuts dans l’espace à bord d’Artemis II, ce qui accroît les risques. C’est pourquoi la NASA attend une journée entière avant d’engager Wiseman et son équipage dans un voyage de quatre jours vers la Lune et un retour de quatre jours.
«Les enjeux de cette mission ont toujours été considérables», a affirmé Lori Glaze de la NASA avant le lancement. Mais les équipes sont encore plus «motivées» maintenant que l’agence spatiale accélère enfin le rythme des lancements lunaires et se concentre pleinement sur les opérations de surface — des changements sismiques récemment annoncés par le nouvel administrateur Jared Isaacman.
Un nouvel Apollo?
Alors que la moitié de la population mondiale n’était pas encore née lorsque les 12 astronautes de la NASA ont laissé leurs empreintes de bottes dans la poussière lunaire grise, Artemis offre un nouveau départ, a indiqué Nicky Fox, responsable des missions scientifiques de la NASA, en début de semaine.
«Beaucoup de gens ne se souviennent pas d’Apollo. Il y a des générations qui n’étaient pas encore nées lorsque Apollo a été lancé. C’est leur Apollo», a déclaré Fox, qui avait 4 ans lorsque Apollo 17 a clos cette ère.
Cette fois-ci, la NASA s’engage sur le long terme. Contrairement à Apollo, qui se concentrait sur la course effrénée aux drapeaux et aux empreintes de pas dans une compétition effrénée contre l’Union soviétique, Artemis vise une base lunaire durable suffisamment élaborée pour satisfaire même les fans de science-fiction les plus purs et durs.
Mais ne vous y trompez pas : Isaacman et l’administration Trump veulent que les prochaines empreintes de bottes soient celles d’Américains, et non de Chinois.
Avant la refonte du programme par Isaacman, Artemis III avançait à pas de tortue vers un alunissage prévu au plus tôt en 2029. Le milliardaire astronaute a glissé un nouvel Artemis III pour 2027 afin que les astronautes puissent s’entraîner à arrimer leur capsule Orion à un atterrisseur lunaire en orbite autour de la Terre. L’atterrissage historique des astronautes près du pôle sud de la Lune a été reporté à Artemis IV en 2028 — deux ans avant l’arrivée prévue d’un équipage chinois.
À l’instar d’Apollo 13 — le seul échec d’alunissage des astronautes —, Artemis II utilisera une trajectoire de survol lunaire à retour libre pour rentrer sur Terre en profitant de l’attraction gravitationnelle et en consommant un minimum de carburant.
La gravité de la Lune et de la Terre fournira une grande partie, voire la quasi-totalité, de la poussée nécessaire pour maintenir Orion sur sa trajectoire en boucle en forme de huit.
Un danger réel
Le danger est bien réel pour Artemis II. La NASA a refusé de publier son évaluation des risques pour la mission. Les responsables affirment que les chances sont supérieures à 50-50 — le ratio habituel pour une nouvelle fusée — mais on ignore de combien exactement.
La fusée SLS a laissé échapper de l’hydrogène inflammable lors d’essais au sol, un problème récurrent que les ingénieurs ne comprennent toujours pas complètement. Les fuites d’hydrogène et des blocages d’hélium sans rapport avec celles-ci ont retardé le vol de deux mois, venant s’ajouter à des années de retards et de dépassements de coûts exaspérants.

Ces deux problèmes ont également contrarié Artemis I, dont la capsule est revenue avec des dommages excessifs au bouclier thermique. Au grand soulagement de la NASA, le compte à rebours de mercredi s’est déroulé sans fuite, mais quelques problèmes sont apparus dans les dernières heures.
Le fait de devancer l’Union soviétique dans la course à la Lune a rendu les risques énormes acceptables pour Apollo, a déclaré Charlie Duke, l’un des quatre seuls astronautes ayant marché sur la Lune encore en vie.<
«Je vous encourage», a soutenu Duke dans un message adressé à Wiseman et à son équipage avant leur vol.
Lors d’une conférence de presse ce week-end, Koch a souligné que le chemin de l’humanité vers Mars passe par la Lune, terrain d’essai pour les destinations au-delà.
«Nous espérons vivement que cette mission marque le début d’une ère où chacun, chaque personne sur Terre, pourra regarder la Lune et la considérer comme une destination», a-t-elle affirmé.

Glover a ajouté: «C’est l’histoire de l’humanité. Pas l’histoire des Noirs, ni celle des femmes, mais celle de l’humanité tout entière.»
Rassemblements au Canada
Partout au Canada, des gens se sont rassemblés dans des sites historiques, des musées, des bibliothèques et des centres artistiques pour suivre le lancement.
L’Agence spatiale canadienne (ASC) avait organisé notamment un événement au centre spatial John-H.-Chapman, à Longueuil, en présence de l’astronaute David Saint-Jacques.
Cette séance de visionnement du lancement a été retransmise en direct sur la chaîne YouTube de l’ASC.
À Ottawa, une activité était organisée au Musée de l’aviation et de l’espace du Canada.
À Vancouver, les gens étaient réunis au centre spatial H.R. MacMillan, tandis que les habitants d’Halifax ont pu suivre le lancement depuis le Discovery Centre.
