Des chercheurs affirment qu’une souche bactérienne, enfermée dans une grotte de glace souterraine depuis au moins 5 000 ans, s’est révélée résistante aux antibiotiques modernes, bien qu’elle n’y ait jamais été exposée. Selon les scientifiques, cette découverte comporte à la fois des risques et des avantages.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
«Il s’agit d’une découverte très intéressante, qui ouvre la voie à de nombreuses autres questions et pistes de recherche pour l’avenir», a affirmé Carmen Chifiriuc, professeure de microbiologie à l’Université de Bucarest, lors d’une entrevue accordée à CTVNews.ca lundi.
Les résultats, publiés mardi dans la revue scientifique Frontiers in Microbiology, représentent la première analyse génomique de la souche bactérienne particulière découverte par Chifiriuc et une équipe de scientifiques, « ainsi que la première caractérisation des résistomes anciens dans cet environnement largement inexploré », ont déclaré les chercheurs.
Des échantillons ont été prélevés dans une couche de glace vieille de plusieurs milliers d’années dans la grotte de glace de Scarisoara, en Roumanie. C’est là que les chercheurs ont découvert la souche bactérienne Psychrobacter SC65A.3, qui présentait une résistance à plusieurs antibiotiques modernes largement utilisés.
Risques liés à la résistance aux antibiotiques
Mme Chifiriuc a expliqué que pendant des décennies, les scientifiques médicaux qui étudiaient la résistance bactérienne aux antibiotiques se sont concentrés sur la manière dont la médecine moderne a poussé certaines bactéries à s’adapter et à muter pour survivre.
«Mais ce n’est pas comme ça», a-t-elle indiqué. «La résistance aux antimicrobiens est un phénomène naturel. Elle s’est développée dans le cadre de la capacité de ces bactéries à s’adapter et à acquérir des avantages concurrentiels dans leurs écosystèmes naturels.»
La capacité des bactéries à résister aux composés et aux produits chimiques qui peuvent les tuer est un phénomène aussi ancien que les bactéries elles-mêmes, a expliqué Mme Chifiriuc, mais avec l’utilisation intensive des antibiotiques modernes au cours des dernières décennies, les bactéries sont devenues de plus en plus capables de survivre dans les environnements les plus hostiles.
«Ce qui s’est réellement passé, c’est qu’après la découverte des antibiotiques, nous les avons utilisés de manière intensive, et sous la pression sélective des énormes quantités d’antibiotiques libérées dans l’environnement, ces bactéries ont exploité leurs mécanismes naturels», a-t-elle avancé. «Elles les ont perfectionnés afin d’être de plus en plus compétitives et de s’assurer cette capacité de survie en présence de concentrations élevées d’antibiotiques.»
Dans leur environnement glacial, les bactéries examinées par les chercheurs se sont avérées avoir développé des gènes résistants à 10 classes d’antibiotiques utilisés pour traiter des maladies telles que la tuberculose, la colite et les infections urinaires.
Selon les chercheurs, le danger de cette découverte réside dans le fait que ces microbes nouvellement découverts pourraient transmettre leurs gènes résistants aux antibiotiques à d’autres bactéries nocives, ce qui pourrait aggraver un problème mondial déjà urgent.
Avantages potentiels
Mais cette découverte offre également une opportunité de contribuer à résoudre le problème, selon les chercheurs. Si les bactéries peuvent évoluer pour devenir résistantes à certains antibiotiques, elles peuvent également produire leurs propres composés antimicrobiens pour se défendre contre les bactéries concurrentes.
Mme Chifiriuc a mentionné que l’équipe de recherche avait déjà testé les propriétés antimicrobiennes du Psychrobacter SC65A.3 sur d’autres bactéries connues pour être les plus résistantes aux antibiotiques, «avec de très bons résultats».
«Nous allons effectuer cette analyse biochimique de la nature de ces composés, et nous espérons... trouver un composé vraiment nouveau, différent des autres classes d’antibiotiques, qui pourrait nous faire gagner du temps dans notre lutte contre la résistance aux antimicrobiens», a-t-elle dit.
La découverte d’une nouvelle substance antimicrobienne à laquelle les bactéries nocives ne sont pas résistantes permettrait aux médecins de traiter plus efficacement les patients atteints de certaines infections dangereuses, a déclaré Mme Chifiriuc.
Mais même lorsque de nouvelles découvertes sont faites, a fait remarquer Mme Chifiriuc, les scientifiques médicaux doivent rester concentrés et vigilants dans la lutte contre les bactéries nocives, car il y a une raison pour laquelle elles ont survécu pendant plus de 3,5 milliards d’années.
« L’un des plus grands microbiologistes roumains disait que les bactéries auront le dernier mot. La moitié de la biomasse de cette planète est constituée de micro-organismes, qui sont très généreux et s’adaptent donc très facilement, mais ils ne gardent pas cela pour eux », a-t-elle déclaré.
« Ils ne protègent pas leurs découvertes par des brevets ou des publications ; ils partagent généreusement ces mécanismes avec d’autres bactéries afin de les aider à garder une longueur d’avance sur nous. »

