Lorsque Susana Carmona est devenue mère il y a plus de dix ans, elle a eu du mal à concilier son expérience avec l’idée qu’elle était censée apprécier chaque aspect de la vie avec sa fille.
La neuroscientifique, qui vit en Espagne, a raconté jeudi à CTVNews.ca qu’elle avait constaté que la réalité de la maternité ne correspondait pas toujours au «récit romantique» présenté aux nouvelles mères, en particulier l’idée selon laquelle vouloir s’occuper d’un bébé revenait à y prendre plaisir.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
À peu près à la même époque, Mme Carmona a commencé à mener des recherches sur l’impact neuroscientifique de la grossesse sur le cerveau, un sujet qui, selon elle, n’avait pas encore été beaucoup exploré à l’époque.
Elle a découvert qu’une région du cerveau de la mère percevait tout stimulus associé au bébé comme un «facteur de motivation», ce qui incite la mère à s’occuper de son enfant.
Mais cette motivation ne «se traduit pas immédiatement par du plaisir», a-t-elle ajouté. «Pour moi, il était tout à fait évident que la maternité implique souvent de vouloir (s’occuper du bébé) sans pour autant toujours aimer (le faire)», a-t-elle dit.
Selon Mme Carmona, ces découvertes l’avaient rassurée quant à sa propre expérience en tant que nouvelle maman.
Son livre, A Mother’s Brain: The New Science of the Neuro-Maternal Revolution, paru au début du mois, a dissipé les stéréotypes concernant ce que subit le cerveau d’une femme pendant la grossesse.
Mme Carmona a expliqué que les experts pensaient autrefois que la grossesse pouvait entraîner un déclin cognitif et qu’une femme, après l’accouchement, serait capable de revenir à la normale dans un délai relativement court
Au contraire, les changements cérébraux survenant pendant la grossesse pourraient être plus marqués que ceux affectant les enfants à l’adolescence, une phase généralement considérée comme la plus déterminante dans le développement cérébral au cours de la vie d’un individu. «Ce sont les changements les plus marqués que j’ai observés au cours de ma carrière», a-t-elle affirmé.
Modifications de l’architecture cérébrale
Selon Mme Carmona, la grossesse modifie littéralement la structure de cet organe.
Les chercheurs ont constaté que le volume de matière grise présent dans le cortex cérébral – la couche externe de l’organe – diminuait pendant la grossesse. Bien que ce volume ait augmenté pendant la période post-partum, il n’est pas revenu aux niveaux d’avant la conception.
Elle a également renforcé certaines parties de l’architecture de la matière blanche du cerveau, qui fait office d’«autoroute de communication» au sein du cerveau, selon une étude de 2026 publiée dans la Bibliothèque nationale de médecine des États-Unis.
Auparavant, la diminution de la matière grise était considérée comme «quelque chose de négatif», certains experts y voyant la cause du déclin cognitif chez les femmes enceintes, a rapporté Mme Carmona.
La plupart des changements cérébraux semblent se limiter à un ensemble de régions cérébrales appelées «réseau par défaut , a-t-elle dit. Celui-ci agit comme la «voix intérieure» d’un individu et contribue à sa capacité d’empathie.
Au départ, les chercheurs pensaient que ces changements pourraient aider la mère à mieux comprendre son bébé.
Cependant, à mesure que son équipe a recueilli davantage de données sur le sujet, Mme Carmona a indiqué que le lien entre les modifications du fonctionnement cognitif et du comportement de la mère restait non concluant.
«Mais nous savons qu’elles sont en corrélation avec le bien-être maternel et le lien mère-enfant», a-t-elle souligné. «Plus le cerveau subit de modifications, mieux la mère se sent, et plus il lui est facile de créer un lien avec son bébé.»
Les chercheurs ont également découvert que certaines cellules contenant l’ADN du bébé s’implantent directement dans le cerveau et les organes de la mère, et pourraient y rester pour le reste de sa vie. Cependant, Mme Carmona a précisé qu’on ne savait pas encore quel impact cela avait sur la neurobiologie de la mère.
Démystifier le «cerveau de maman»
Selon Mme Carmona, beaucoup de gens pensent qu’une fois qu’une femme a accouché, elle peut retrouver son fonctionnement d’avant la grossesse, parfois en à peine deux semaines. Mais elle a averti que les changements que subit le cerveau pendant la grossesse sont «durables» et pourraient «durer pour toujours».
La grossesse est généralement associée au «cerveau de maman», une expression courante désignant le brouillard mental et les trous de mémoire que de nombreuses femmes ressentent au cours de ces neuf mois.
«Nous naissons tous avec cette idée qu’une fois que l’on devient mère, nos capacités mentales, notre mémoire et notre attention diminuent», a-t-elle avancé. Mais selon Mme Carmona, les données révèlent une réalité différente.
D’un point de vue biologique, les périodes de gestation et post-partum sont «exigeantes sur le plan métabolique», a rapporté la chercheuse, ce qui peut se traduire par une fatigue physique et mentale.
«Peu importe que vous soyez mère ou PDG… vous remarquerez que votre mémoire ou votre attention vont diminuer, car le sommeil permet également de nettoyer votre cerveau.»
— Susana Carmona
Les mères sont particulièrement sensibles aux stimuli émis par leur bébé au cours des premières semaines suivant l’accouchement.
«Les mères qui allaitent ont également l’impression que, rien qu’en entendant le moindre petit bruit émis par leur bébé, tout leur corps réagit», a-t-elle indiqué. «Cela laisse un peu moins de place aux autres fonctions que notre corps ne considère pas comme importantes pendant la période post-partum.»
Cependant, Mme Carmona a précisé qu’à long terme, la maternité pouvait constituer une protection contre le vieillissement et le déclin cognitif.
Des chercheurs ont constaté que les mères de longue date «présentent les signes de ce que nous appelons un cerveau d’apparence plus jeune».
«Les femmes qui sont devenues mères il y a plusieurs décennies présentent les signes de ce que nous appelons un cerveau d’apparence plus jeune», a ajouté Mme Carmona. «C’est comme si élever un enfant revenait à faire constamment des sudokus, n’est-ce pas? Il faut sans cesse réfléchir et planifier, ce qui fait travailler votre cerveau sur le long terme.»
Les changements hormonaux et immunitaires survenant pendant la grossesse pourraient également protéger en partie les femmes contre l’apparition d’une inflammation au moment de la périménopause, selon la chercheuse.
Lacunes dans les connaissances médicales
Mme Carmona ne se souvient pas que ses médecins aient abordé avec elle l’impact cognitif de sa grossesse.
«Je n’ai même pas d’anecdote à ce sujet, car ce n’était tout simplement pas un sujet dont on parlait», a-t-elle dit.
Bien qu’elle se soit appuyée sur des psychologues périnataux pour obtenir du soutien, elle s’est dite préoccupée par le fait que certaines femmes puissent se tourner vers des sources peu fiables pour obtenir des conseils. Par le passé, les conseils médicaux se concentraient sur les soins physiologiques de l’enfant à naître et de la mère – ou «à partir du cou», comme l’a formulé Mme Carmona.
«Si vous consultez des manuels médicaux, vous tombez immanquablement sur l’illustration classique des changements physiologiques liés à la grossesse», a-t-elle mentionné. «L’illustration représente généralement le corps d’une femme, mais uniquement du cou aux pieds.»
Ce choix d’illustration «reflète ce que nous savons et ce que nous ignorons», a-t-elle ajouté. Les conseils prodigués autrefois aux femmes enceintes reposaient sur des études menées sur des animaux non humains et sur des théories psychologiques.
La chercheuse s’est souvenue d’une conversation passée avec une infirmière lors d’un rendez-vous pour une prise de sang. L’infirmière avait affirmé que les hormones de grossesse détruisaient les cellules cérébrales.
«Comme il n’y a pas de données, (les experts médicaux) ne peuvent pas se tromper», a-t-elle dit. «C’est simplement qu’ils ne fondent pas leurs hypothèses sur des recherches scientifiques, n’est-ce pas?»
De nombreuses questions restent sans réponse
Mme Carmona espère que ces recherches aideront à terme les experts à comprendre comment prévenir et traiter les troubles médicaux prénataux. Cela implique de relier ces résultats aux connaissances existantes concernant l’impact physiologique de la grossesse sur le corps.

La chercheuse étudie également l’impact de la grossesse sur d’autres types de parentalité, notamment chez les pères et les mères adoptives.
Elle espère que cet ouvrage encouragera les mères à observer ce qui «se passe» avec un «regard curieux» et aidera d’autres personnes à mieux comprendre l’impact neuroscientifique de la grossesse et de la maternité.

