Santé

Que font les patients des opioïdes prescrits non utilisés?

Il s’agit d’un enjeu de santé publique, car la disponibilité d’opioïdes sur ordonnance à domicile est associée à un risque accru de surdose, mortelle ou non.

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Des opioïdes sur ordonnance contenant de l'oxycodone et de l'acétaminophène sont photographiés, le mardi 12 septembre 2023, à Chelsea, au Québec. LA PRESSE CANADIENNE/Adrian Wyld Des opioïdes sur ordonnance contenant de l'oxycodone et de l'acétaminophène sont photographiés, le mardi 12 septembre 2023, à Chelsea, au Québec. LA PRESSE CANADIENNE (Adrian Wyld)

Que deviennent les opioïdes non utilisés prescrits aux patients qui ressortent des urgences pour soulager des douleurs aiguës? C’est la question à laquelle répond le Dr Raoul Daoust, urgentologue à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, dans une récente étude publiée dans la revue Jama Network.

Il s’agit d’un enjeu de santé publique, car la disponibilité d’opioïdes sur ordonnance à domicile est associée à un risque accru de surdose, mortelle ou non.

L’étude de cohorte comportait un peu plus de 2000 participants, des patients ayant reçu une prescription d’opioïdes pour une douleur aiguë à leur sortie des urgences de sept hôpitaux du Québec et de l’Ontario. Les patients ont été appelés après deux semaines et après trois mois pour voir notamment s’ils avaient encore les médicaments et comment ils étaient entreposés.

Deux semaines après la prescription, 84 % des participants avaient toujours les opioïdes à la maison, dont 7 % les conservaient sous clé et 26 % hors de portée des enfants. Un aspect important aussi pour les adolescents qui seraient tentés d’essayer «le buzz», souligne le médecin.

L’étude du Dr Daoust cite d’autres études antérieures, parues dans des revues du Journal of the American Medical Association, qui concluent que plus de la moitié des personnes qui font un usage abusif d’opioïdes se les procurent auprès de leur famille.

«Une prescription d’opioïde qui rentre dans la maison, il y a plus de chance que quelqu’un qui reste dans la maison développe une intoxication ou un problème d’abus que la personne à qui on a prescrit. Donc, le problème majeur des opioïdes, c’est l’abondance de ce qui reste à la maison», soulève Dr Daoust, qui est aussi professeur-clinicien et chercheur au département de médecine familiale et de médecine d’urgence à l’Université de Montréal.

Trois mois après la prescription d’opioïdes à l’urgence, près des deux tiers des participants ont déclaré en avoir encore à domicile, principalement conservés pour d’éventuelles douleurs, parce qu’ils avaient oublié ou n’avaient pas eu le temps de les rapporter à la pharmacie.

Selon le Dr Daoust, il y a probablement un nombre plus élevé de gens qui les gardent à la maison que ce qui est rapporté dans son étude. «Quand on se fait poser une question comme ça, c’est peut-être plus facile de dire ‘’j’ai oublié’’ ou ‘’je n’ai pas eu le temps’’, que de dire ‘’je voulais les garder au cas où, peut-être que quelqu’un dans la famille pourrait en avoir besoin’’», reconnaît-il.

Il déplore qu’une fois qu’on est rassuré qu’on n’aura pas d’autres douleurs, les comprimés restent quand même dans la pharmacie. «On sait qu’à peu près 20 % des gens qui ont développé un trouble de l’usage relié aux opioïdes ont commencé avec des prescriptions pour de la douleur aiguë, et qu’il y a souvent plus de six mois de délais entre la prescription et le moment où l’abus commence», expose-t-il.

Donner la moitié de la prescription à la fois

À peine un tiers des participants se sont dits prêts à rapporter volontairement les opioïdes à la pharmacie si on le leur demandait, tandis que plus d’un quart ont déclaré qu’ils ne les rapporteraient pas. Ces résultats montrent la nécessité d’adapter les prescriptions d’opioïdes aux besoins individuels des patients afin de réduire le gaspillage de médicaments et de renforcer le système de récupération.

Au Canada et aux États-Unis, la méthode d’élimination recommandée consiste à rapporter les opioïdes non utilisés à une pharmacie. Toutefois, au Canada, les patients peuvent les rapporter dans n’importe quelle pharmacie tous les jours, tandis qu’aux États-Unis, il s’agit d’endroits certifiés et souvent à des périodes prédéterminées.

Dans une étude publiée en 2024 dans le Canadian Medical Association Journal, à laquelle le Dr Daoust a participé, on recommandait aux médecins de prescrire la même quantité d’opioïdes, adéquate à la douleur, mais de demander au pharmacien de donner au patient seulement la moitié de la prescription. «Admettons qu’on a prescrit 20 comprimés d’opioïdes, on peut dire au pharmacien, donnez en juste 10 à la fois», illustre Dr Daoust.

Ainsi, pour un patient qui a toujours mal, il peut aller chercher les 10 autres comprimés à la pharmacie (avec une date limite pour les récupérer), mais le patient qui n’en a plus besoin et qui a consommé 8 comprimés, par exemple, ne se retrouvera pas avec 12 pilules à la maison, seulement 2.

Dr Daoust espère que les médecins vont de plus en plus adopter cette pratique. «Ce n’est pas rentré encore dans les mœurs», dit-il.

L’urgentologue voudrait aussi démystifier que ce n’est pas après une seule utilisation d’opioïde que la dépendance s’installe. Il regrette que plusieurs patients endurent une douleur sévère, avec tous les problèmes qui en découlent, comme de développer de la douleur chronique, parce qu’ils croient à tort qu’ils deviendront accros. Les gens qui s’y accrochent dès la première prise de médicament, «c’est l’exception à la règle», souligne-t-il.

Katrine Desautels

Katrine Desautels

Journaliste