Les étudiants en médecine peuvent apprendre la compassion, mais on doit accorder une attention particulière au développement de leurs compétences en la matière et ils doivent pouvoir compter sur l’exemple de leurs aînés, indique une revue systématique publiée plus tôt cette année par le journal Academic Medicine.
«Dans l’apprentissage des futurs professionnels de la santé, il y a le curriculum formel, mais il y aussi le curriculum caché», a rappelé la cheffe du service de douleur chronique au CHU de Québec-Université Laval, la docteure Anne Marie Pinard, qui détient également une maîtrise en pédagogie des sciences de la santé.
Le «curriculum caché», a-t-elle expliqué, est constitué de «toutes ces compétences qu’on doit acquérir comme professionnel de la santé, mais qui ne sont pas toujours nommées sur un papier».
«Comme cette capacité à la compassion qui est considérée comme essentielle pour quelqu’un qui va procéder à des soins auprès de gens malades, mais ce n’est pas toujours ou ça n’a pas toujours été nommé comme étant quelque chose à développer», a indiqué la docteure Pinard.
Les auteurs de la revue systématique sont d’accord: les programmes d’études officiels et implicites doivent intégrer une formation continue à la compassion, estiment-ils, «depuis les évaluations et l’enseignement en stage clinique jusqu’au perfectionnement du corps enseignant, afin de favoriser la compassion dans la formation médicale».
Ce qui semble extrêmement important pour l’apprentissage de la compassion par les étudiants, a souligné la docteure Pinard, «c’est d’être capables d’observer des étudiants qui sont plus avancés qu’eux ou des patrons qui expriment de la compassion dans leur rôle de soignant».
Le simple fait de prendre le temps de s’asseoir pour discuter avec un patient alité, pour éviter de donner l’impression d’une «hiérarchie», pourra être un excellent exemple de compassion, a-t-elle ajouté.
L’exemple donné par les enseignants peut toutefois se révéler être un couteau à double tranchant, rappellent les chercheurs: si «l’exemple donné par les modèles était le moyen le plus efficace d’enseigner et de susciter la compassion», écrivent-ils, «le fait d’observer un manque de compassion de la part des précepteurs limitait l’expression de la compassion chez les étudiants».
Compassion et empathie: la différence
Il importe, a dit la docteure Pinard, de ne pas confondre empathie et compassion: si l’empathie consiste à se «mettre dans la peau de l’autre» et implique un certain niveau de partage émotionnel, la compassion représente plutôt un désir d’alléger la souffrance d’autrui.
«C’est beaucoup plus positif dans un contexte de soins de santé d’avoir de la compassion parce que ça amène quelque chose de plus intéressant, en ayant une intention d’aider, que simplement à ressentir les choses négatives qui arrivent à quelqu’un.»
— La cheffe du service de douleur chronique au CHU de Québec-Université Laval, la Dre Anne Marie Pinard
De plus, poursuit la docteure Pinard, la compassion semble activer des «circuits plus positifs» que l’empathie dans le cerveau, ce qui pourra mener à «moins d’épuisement».
Les auteurs de la revue systématique abondent dans le même sens en faisant remarquer que «la compassion profite également aux praticiens en exercice en réduisant l’épuisement professionnel». Les établissements de santé, quant à eux, y trouveraient leur compte avec une fidélisation du personnel soignant, des économies de coûts, une diminution des poursuites pour faute professionnelle et une plus grande satisfaction des patients.
On aura souvent le réflexe de conclure que la compassion ne peut pas s’apprendre, «ou bien tu l’as ou bien tu ne l’as pas», a déploré la docteure Pinard.
«Mais ce n’est pas vrai, on peut développer de la compassion et on peut apprendre à exprimer notre compassion sans s’épuiser, sans avoir l’impression de toujours donner et de ressentir à la journée longue les difficultés de nos patients», a-t-elle dit.
D’où l’importance d’aussi développer une «auto-compassion», a poursuivi la docteure Pinard, «pour pouvoir s’auto-apaiser, s’auto-soigner, si on veut (...) pour ne pas se laisser envahir par les histoires tristes des patients».
Contraintes sur le terrain
Si tout cela peut sembler bien beau en théorie, il existe sur le terrain des obstacles qui pourront entraver la pratique de la compassion, allant «des contraintes de temps, la pression d’être plus efficaces, à un ordinateur qui ne veut pas s’allumer», a rappelé la docteure Pinard.
«C’est très difficile, dans le contexte actuel, de réussir à le démontrer et de réussir à prendre le temps de le faire réaliser à nos étudiants, parce que la pression du temps est extrêmement présente, a-t-elle souligné. C’est difficile d’avoir de la compassion pour un ordinateur (défectueux).»
La revue systématique met aussi en lumière l’importance pour les étudiants en médecine de pouvoir discuter avec des «patients partenaires», a souligné la docteure Pinard.
«On le voit de plus en plus: on donne un cours puis on amène avec soi quelqu’un qui va témoigner de son expérience, a-t-elle dit. Et ça, en général, c’est ce dont les étudiants se souviennent. Ils ne se souviennent pas nécessairement de la théorie, ils vont se souvenir de l’histoire, de l’émotion, de certains trucs. Il faut faire vivre des expériences aux étudiants.»
Mais ça aussi, reconnaît-elle, «ça prend du temps».
Les étudiants en médecine ont tellement de choses à apprendre, ils ont tellement de notions à assimiler, «mais il faut faire une petite place pour ces choses-là», conclut la docteure Pinard.

