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Paramédics en détresse: quand les héros craquent

«Quand un paramédic décède le premier réflexe est de se demander s’il s’est enlevé la vie.»

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Urgence santé mentale: 100 appels à l'heure (extrait d'Entre les lignes) Dans une soirée déjà achalandée pour les services d'urgence, les paramédics doivent se rendre sur les lieux d'un carambolage qui a fait plusieurs blessés graves dont deux jeunes enfants. Extrait de l'épisode «Urgence santé mentale» tiré de la série documentaire «Entre les lignes» par Étienne Fortin-Gauthier.

Détresse psychologique, dépression et suicide composent une large part des appels de détresse au 911, mais ce sont des réalités qui frappent aussi de plein fouet les paramédics. Le nouvel épisode d’Entre les lignes «La nuit où j’ai craqué» sur Crave lève le voile comme jamais sur une réalité taboue du domaine de l’urgence.

Au quartier général d’Urgences-Santé à Montréal, une photo tourne en boucle sur les grands écrans installés un peu partout dans l’immeuble. Le visage d’un paramédic y apparaît avec l’inscription In Memoriam. Il est le dernier d’une longue série de travailleurs de l’urgence qui se sont enlevés la vie au cours des dernières décennies au Québec.

«Depuis le début de ma carrière, il y a 20 ans, j’ai perdu plusieurs collègues par suicide», confie Martin Coulombe, responsable de la santé et sécurité au travail au Syndicat du préhospitalier. Lui-même paramédic chez Urgences-Santé, il se confie avec émotion sur le sujet.

«Quand un paramédic décède le premier réflexe est de se demander s’il s’est enlevé la vie. J’ai perdu tellement de gens, tellement de noms me reviennent en tête.»

Un sondage diffusé à l’été 2024 et réalisé auprès de 2396 paramédics affiliés à la CSN indiquait que 34% avaient déjà eu des idées suicidaires. 29 personnes ont aussi avoué avoir effectué une tentative de suicide, selon les chercheurs du Centre de recherche et d’intervention sur le suicide, enjeux éthiques et pratiques de fin de vie (CRISE).

Fait troublant: aucune donnée ne semble exister permettant d’avoir un portrait à jour du nombre de suicides chez les travailleurs de l’urgence (paramédics, policiers, pompiers, répartiteurs 911...). Les dernières études canadiennes indiquaient que les paramédics étaient quatre fois plus à risque que le reste de la population à passer à l’acte.

Paramédics Noovo Info 2 (Crave)

«Plusieurs passent à l’acte lors qu’ils ont quitté la profession. Les mois passent et ils vivent seuls avec leur souffrance, leur choc post-traumatique, de leurs années de paramédics», note M. Coulombe. «Et au-delà du suicide, je vois des collègues qui vivent avec des traumatismes pour le reste de leur vie, qui sont incapables de gérer leur quotidien, en raison de choc post-traumatique», note-t-il.

Des héros qui craquent

Ces dernières années, les appels d’urgence se sont complexifiés, s’entendent les intervenants d’urgence rencontrés pour cet épisode d’Entre les lignes. Le poids mental est aussi de plus en plus lourd à porter pour ceux qui accompagnent les personnes en crise, explique Sébastien Landry, chef aux opérations d’Urgences-santé que Noovo Info a accompagné sur la route le temps d’une nuit.

Urgence santé mentale: le côté sombre du métro de Montréal (extrait d'Entre les lignes) Étienne Fortin-Gauthier suit les paramédics dans une intervention pour venir en aide à une femme avec des idées suicidaires dans le métro de Montréal. Extrait de l'épisode «Urgence santé mentale» tiré de la série documentaire «Entre les lignes».

«Maintenant, une grande partie de mon travail est de donner le support nécessaire à ceux qui ont été témoins d’événements malheureux», raconte-t-il. Lui-même a vécu des appels traumatisants, notamment un impliquant un enfant. «Il y a des tiroirs qu’on ne pourra jamais refermer, je dois apprendre à vivre avec ces images-là», dit-il.

Constater le décès de sa propre mère

Olivier Mireault, ex-paramédic, raconte avec émotions avoir reçu un appel indiquant l’adresse de sa mère lors de son quart de travail.

Émotif, M. Mireault se souvient d’avoir tenté d’appeler sa mère, mais sans succès.

«On m’a dit: Olivier, ta mère est en arrêt cardiaque, t’es le véhicule le plus rapide pour aller sur les lieux.»

Il a pris la décision de se rendre sur les lieux «pour constater le décès» de sa propre mère.

Urgence santé mentale: quand un paramédic constate le décès de sa mère (extrait d'Entre les lignes) Olivier Mireault est un ex-paramédic. Il a été appelé d'urgence à la résidence de sa mère victime d'un infarctus. Extrait de l'épisode «Urgence santé mentale» de la série documentaire «Entre les lignes» par Étienne Fortin-Gauthier.

«Elle était en santé et il n’y avait pas de signes qu’elle allait décéder cette journée-là», a-t-il laissé tomber.

Malgré cet événement tragique, M. Mireault a décidé de poursuivre sa carrière de paramédic. Mais lorsque son père a fait un arrêt cardiaque dans son ambulance et qu’il a pratiquement perdu la vie, il en a eu assez.

«Lorsque j’ai dû réanimer quelqu’un que je connaissais, ça a été le call de la retraite.»

Selon une récente étude québécoise, 7 paramédics sur 10 souffriraient de problèmes de santé mentale à divers degrés. De 17% à 24% des paramédics risquent de souffrir d’un choc post-traumatique, rapporte Urgences-Santé.

Une ligne d’aide leur est dédiée à la Maison La Vigile, qui accompagne les travailleurs de l’urgence. «Il y a une augmentation des appels. En 2024, on a eu 2375 appels. C’est gigantesque! La détresse augmente. Avec l’augmentation de la détresse psychologique, les paramédics voient de plus en plus de situation choquante. Ils sont au cœur de la détresse humaine», note sa directrice, Geneviève Arguin.

Elle tente de s’attaquer au tabou de la santé mentale chez les travailleurs de l’urgence. «Ils ont peur d’être jugé et viennent chercher de l’aide après 10 ans de souffrance. Mais c’est 10 ans de tourments, de souffrance, parfois de stress post-traumatique ou de dépendance. Ça prend du temps à guérir»

Santé mentale: des patients et des paramédics

Passer une nuit avec Urgences-Santé, c’est être confronté à la souffrance d’une société, passant d’une personne en situation d’itinérance qui menace de s’enlever la vie à un aîné seul retrouvé intoxiqué dans un banc de neige.

Urgences-Santé dit recevoir 15 000 appels liés à la santé mentale de la part du public chaque année, mais admet que ce chiffre est sous-estimé. Au 911, une personne en surdose ou qui est agressive sera assignée à une autre catégorie d’appel, même si sa situation est liée à un enjeu de santé mentale, souligne l’organisme.

Les appels dramatiques sont le quotidien des paramédics. Peuvent-ils vraiment éviter de payer le fort prix de ces drames répétés?

«Mon travail est de normaliser les réactions. La tristesse, la colère, l’injustice. C’est normal face à des situations anormales. La carapace, c’est pas la bonne approche. Plus un paramédic va être actif et occupé, moins ils vont recevoir l’aspect réel. Sinon on devient le témoin d’un drame et ça, ça rentre dedans», explique Hélène Brouillet, psychologue à Urgences-Santé.

Urgences-Santé a transformé son approche ces dernières années: chaque appel ayant un potentiel traumatique doit maintenant faire l’objet d’un signalement, comme ce serait le cas pour une blessure physique.

Un déséquilibre entre les régions

Il existe une iniquité selon l’endroit où un paramédic pratique, dénonce Jérémie Corneau, vice-président exécutif à la Fédération du préhospitalier du Québec. Si certains employeurs offrent toute une gamme de service psychologique, d’autres n’offrent peu ou pas de soutien. C’est au gouvernement d’imposer un cadre en la matière, croit-il.

«La Fédération déplore l’inaction du gouvernement quant à l’absence de budgets spécifiquement dédiés à la prévention et au soutien en santé mentale des paramédicaux, malgré leur exposition constante à des situations objectivement traumatisantes. D’un employeur à l’autre, les services varient considérablement, allant d’une absence totale de soutien à des interventions ponctuelles ou ciblées», dit-il.

Les paramédics ne sont pas les seuls à vivre avec les conséquences psychologiques de leur métier, c’est également le cas des policiers, des pompiers et des répartiteurs 911.

L’ex-policière Martine Laurier vit aussi avec ses démons du passé.

«Parfois dans la nuit, je me mets à crier. C’est lié à tout ce que j’ai vu dans mon métier. J’ai des troubles du sommeil et je prends des médicaments depuis le suicide d’un collègue», confie avec candeur l’autrice du livre De l’Uniforme au désir d’en finir.

«À un moment donné, quand toutes les roues de ta charrette débarquent, rien ne va plus. C’est l’accumulation de souffrance, mais tout ça ressort tout le temps», ajoute-t-elle.

Elle dénonce particulièrement le manque de suivi psychologique pour ceux qui ont quitté la profession, soit par épuisement ou ceux qui sont à la retraite. «C’est lorsque la personne s’arrête que tout se dépose et nous hante. Il faut un suivi psychologique prévu par notre ex-employeur», mentionne-t-elle.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) se dit «conscient que les techniciens ambulanciers paramédics exercent un métier qui peut les amener à composer quotidiennement avec à des situations diverses et complexes et doivent s’adapter rapidement aux divers changements cliniques, opérationnels et technologiques».

Le MSSS dit travailler à «encadrer l’offre des programmes d’aide aux employés pour les techniciens ambulanciers paramédics», se limitant à dire que les «les travaux se poursuivent pour cette transformation».

Il rappelle toutefois que les techniciens ambulanciers paramédics ne sont pas des employés du réseau de la santé, mais des employés d’entreprises privées (les entreprises ambulancières) et qu’il est de leur ressort de prendre en charge les risques psychosociaux (RPS) liés au travail.