Il y a 40 ans, les Inuits ont repris en main les naissances dans leur communauté, en créant le tout premier centre de natalité dirigé par des sages-femmes au Nunavik. Cela a changé la trajectoire des femmes enceintes qui étaient jusqu’alors évacuées par avion pour accoucher à Montréal ou à Moose Factory, en Ontario.
Non seulement le modèle des sages-femmes perdure encore aujourd’hui, mais il est un véritable exemple de succès de l’intégration des savoirs traditionnels à la médecine moderne.
«C’était notre rêve de voir la jeune génération prendre la relève. Maintenant, ce rêve est réalité», confie Mina Tulugak, une pionnière de la profession de sage-femme au Nunavik, qui a participé à la création du premier service de sage-femme dans la région.
«De commencer à être reconnues comme sages-femmes ici, à l’hôpital, puis par les cliniques des autres villages, ça a été un grand accomplissement pour les femmes. Énorme. C’était énorme parce qu’on ne voulait plus aller ailleurs. On voulait accoucher en présence de notre famille», raconte Mme Tulugak, qui a donné naissance à ses cinq enfants à Moose Factory.
Une autre victoire a été d’obtenir la reconnaissance du gouvernement du Québec et de l’Ordre des sages-femmes pour leur titre professionnel.
Le centre de maternité des sages-femmes de Puvirnituq a ouvert en 1986, avant même que la pratique de sage-femme soit légalement reconnue au Québec, en 1999. Ont suivi les centres d’Inukjuak en 1998, de Salluit en 2004 et de Kuujjuaq en 2008.
Annie Tukalak est devenue sage-femme à Puvirnituq en 2011 après une dizaine d’années à travailler comme assistante post-partum. Un matin de septembre, elle consulte le cahier des naissances: 3726 bébés sont nés avec l’aide des sages-femmes au cours des 40 dernières années à Puvirnituq.
«Les femmes ont repris leur place»
Avant la colonisation, les femmes inuites accouchaient sur place depuis des siècles. Dans les années 1980, après des décennies d’évacuations imposées vers les hôpitaux dans le Sud, des femmes et des leaders inuits ont ramené l’accouchement dans leurs villages.
«Les femmes ont repris leur place. Moi aussi, je l’ai prise, raconte Mina Tulugak. Nous avons dû nous appuyer sur l’entente de la Baie-James, qui stipulait que nous prendrions en charge les soins de santé. Nous nous en sommes servis, et cela s’est concrétisé par le service de sages-femmes.»
Annie Tukalak en est très fière. Elle souligne l’importance de l’implication du partenaire d’une sage-femme. «Nous avons besoin de beaucoup de soutien de la part de notre famille, car nous pouvons être absentes pendant des heures et les laisser seuls pendant la nuit», souligne-t-elle.
Les sages-femmes inuites peuvent rester au chevet de la femme enceinte pendant des heures. «Dans le Sud, on laisse les patientes seules quand elles sont en travail. Ils installent cette machine et laissent la patiente seule. Quand elle pousse, ils se précipitent vers elle pour mettre le bébé au monde. Ici, on ne laisse pas nos patientes seules. On reste avec elles tout au long. On les supporte», explique Annie Tukalak.
Le soutien du conjoint est aussi important lors des études, car l’étudiante peut laisser les enfants à la maison lorsqu’elle accompagne la sage-femme senior pour prodiguer des soins. Le programme de formation de sages-femmes sur la baie d’Hudson est basé sur l’apprentissage en milieu clinique, complété par des modules d’apprentissage.
Les sages-femmes assurent aussi le suivi post-accouchement jusqu’à six semaines. Elles font d’autres soins de santé de la femme, comme le dépistage d’ITSS et le Pap test.
Dans une étude de 2025 parue dans le National Institutes of Health (NIH), on souligne que l’unité de naissance des sages-femmes au Nunavik est reconnue à l’international comme un modèle de soins de maternité en milieu isolé et de réappropriation de la pratique de sage-femme autochtone. Les résidents du Nunavik ont un immense respect pour le métier de sage-femme.
«Les gens partout dans le monde ont commencé à nous connaître. Soit ils venaient ici, soit ils nous invitaient chez eux pour que nous racontions comment tout a commencé», relate Mme Tulugak, qui s’est déplacée au Mexique, en Australie et aux États-Unis.
Selon le National Council of Indigenous Midwives, 86 % des naissances de la côte d’Hudson ont désormais lieu au Nunavik, un changement radical par rapport à l’époque où 91 % des femmes étaient évacuées par avion. Cette pratique a reproduit certains des traumatismes que les communautés inuites avaient subis à cause des pensionnats.
La relation avec les médecins
Au fil des années, les sages-femmes ont défendu leur place dans le système de santé. Cependant, comme il y a un fort roulement de personnel au Nunavik, cette réputation est parfois à refaire.
«Je comprends mes collègues sages-femmes qu’elles apprécient de travailler avec des médecins qu’elles connaissent depuis un certain temps parce que des fois, avec quelqu’un qui vient d’arriver au Nunavik et qui ne comprend pas encore l’organisation des soins et toute l’expérience que ces sages-femmes ont, ça peut être intimidant d’envisager un accouchement avec des facteurs de risque à l’extérieur des grands centres sans support spécialisé», commente la Dre Geneviève Auclair, qui pratique au Nunavik depuis 19 ans.
«J’ai une accumulation d’avoir entendu et vu leurs prouesses, donc je suis extrêmement admirative de ce que les sages-femmes sont capables d’accomplir dans de petits milieux avec très peu d’infrastructures et de soutien spécialisé», ajoute-t-elle.
Il y a toujours deux sages-femmes lors d’un accouchement. S’il y a des complications ou des facteurs de risque sérieux, un médecin arrive en renfort.
Pour une grossesse typique, le médecin va rencontrer la patiente une fois au premier trimestre. «Et on s’assoit en équipe sages-femmes et médecin au troisième trimestre pour chacune des grossesses, normale ou compliquée, pour regarder ensemble s’il y a des facteurs de risque qu’on n’aurait peut-être pas identifié ou qu’on pourrait agir d’ici la fin de la grossesse pour diminuer les risques», détaille Dre Auclair.
Il existe parfois une différence de vision avec le personnel blanc. Par exemple, lors d’un accouchement difficile où le bébé ne survivra pas. «Que le bébé aille bien ou non, le processus d’accouchement est naturel. Quand le bébé ne va pas bien et qu’on ne peut rien y faire, c’est naturel aussi. Mais les médecins vont essayer de faire tout ce qu’ils peuvent pour sauver le bébé, ce qui cause beaucoup de stress à la mère et beaucoup de détresse au bébé», décrit Mina Tulugak.
Ce n’est pas de leur faute, ajoute-t-elle, puisque la loi les oblige à faire tout en leur pouvoir pour sauver le bébé. Selon la sage-femme retraitée, il serait préférable de demander d’abord à la mère si c’est ce qu’elle souhaite. Puis de créer un environnement le plus serein possible.

