Les consommateurs qui continuent à utiliser des bouteilles d’eau à usage unique tout en sachant qu’elles sont mauvaises pour l’environnement et possiblement nocives pour leur santé les trouvent tout simplement plus pratiques, conclut une vaste enquête pilotée par une chercheuse montréalaise.
D’autres participants à l’étude ont admis être influencés par le marketing qui entoure l’eau embouteillée, tandis que d’autres ont expliqué y avoir recours parce qu’ils craignent de ne pas avoir accès à une eau potable sécuritaire.
«Tout le monde considère les bouteilles d’eau comme un problème environnemental, mais ce n’est pas seulement une question d’environnement. C’est aussi une question de comportement humain. Et c’est précisément cet aspect humain que cette étude examine», a dit l’auteure de l’étude, la chercheuse Sarah Sajedi de l’Université Concordia.
«On voulait savoir pourquoi les gens continuent à consommer de l’eau en bouteille, et ce, bien qu’ils soient conscients des risques potentiels pour l’environnement et la santé.»
Si nous voulons réduire la pollution plastique et l’exposition potentielle aux micro et aux nanoplastiques, a-t-elle ajouté, «nous devons comprendre les habitudes quotidiennes des gens et les raisons qui motivent leurs choix».
Mme Sajedi et son équipe ont sondé quelque 15 000 personnes recrutées par le biais des réseaux sociaux et réparties dans 81 pays, mais dont une majorité provenait du Canada et des États-Unis.
Les chercheurs ont constaté que la consommation d’eau en bouteille dépendait d’un ensemble de facteurs démographiques, infrastructurels et géographiques, notamment l’âge, le niveau d’éducation, l’accès à l’eau potable et l’exposition à la publicité, entre autres, a-t-on précisé dans un communiqué.
L’enquête a permis de diviser les utilisateurs d’eau embouteillée en trois catégories: ceux qui l’utilisent parce qu’ils la jugent plus pratique; ceux dont le comportement est davantage influencé par l’exposition aux médias et les normes sociales; et ceux dont l’utilisation dépend de la nécessité et des circonstances du moment.
De manière générale, les personnes interrogées plus âgées avaient davantage tendance à emporter des bouteilles réutilisables.
En revanche, les participants plus jeunes et plus éduqués étaient plus susceptibles d’utiliser des bouteilles à usage unique, notamment parce qu’ils les trouvent plus pratiques et qu’ils les jugent plus sûres face aux microbes présents dans l’eau. Le thème de «l’eau embouteillée plus sécuritaire» est repris par plusieurs participants à l’enquête.
Cela étant dit, 75 % des participants ont paradoxalement admis savoir que l’eau embouteillée contient des particules de micro ou de nanoplastiques, et 70 % ont dit estimer qu’il existe une association entre ces particules et le cancer.
«La prise de conscience à elle seule ne suffit pas à modifier les comportements», a souligné Mme Sajedi. «Le simple fait de (connaître les risques) ne suffit pas. Les gens comprennent le problème, mais la facilité, les habitudes et l’accès l’emportent souvent sur la prise de conscience.»
Lors d’une étude publiée l’an dernier, Mme Sajedi avait calculé que les consommateurs d’eau embouteillée avalent chaque année 90 000 particules de microplastiques de plus que les personnes qui boivent l’eau du robinet.
Plus pratiques
«Les gens ne choisissent pas l’eau en bouteille parce qu’ils préfèrent les emballages en plastique, mais ils la choisissent surtout parce que c’est pratique, facile à transporter et facilement accessible», a résumé Mme Sajedi.
Ainsi, et de manière un peu étonnante, près de huit participants sur dix ont affirmé se retrouver régulièrement dans une situation où un accès à une eau potable sécuritaire ne sera pas assuré, d’où leur recours à l’eau embouteillée.
Il s’agit donc d’un problème plus «structurel» qu’«individuel», estime Mme Sajedi, qui cite l’exemple d’un concert en plein air, où il sera plus facile de distribuer des bouteilles d’eau que d’installer suffisamment de buvettes pour tous les spectateurs, ou celui d’un aéroport, où il pourra être compliqué de remplir une bouteille réutilisable.
«Lorsque les gens n’ont pas accès à des (buvettes) ou à des points de remplissage, l’eau en bouteille devient la seule option pratique», a-t-elle rappelé. «Qui irait acheter de l’eau en bouteille si l’on pouvait disposer gratuitement d’une eau propre et de bonne qualité?»
En fin de compte, disent les auteurs, «cette étude démontre que la réduction de l’exposition aux micro et aux nanoplastiques nécessite non seulement des solutions technologiques ou de gestion des déchets, mais aussi une approche comportementale et de santé publique qui s’interroge sur les raisons pour lesquelles les individus ont recours aux bouteilles d’eau jetables en plastique et sur la manière dont ces habitudes peuvent être modifiées grâce à des politiques et à la conception des infrastructures».
«Tout le monde ne boit pas d’eau en bouteille pour la même raison, ce qui signifie qu’il n’existe pas de solution unique valable pour tous et susceptible de fonctionner», a dit Mme Sajedi.
Pour un changement efficace, poursuivent les auteurs de l’étude, «une action coordonnée est nécessaire entre la santé publique, l’urbanisme, la politique environnementale et la réglementation du marketing, notamment en construisant et en entretenant des infrastructures de remplissage accessibles dans les pôles de transport, sur les lieux de travail et dans les espaces publics ; en réglementant les pratiques publicitaires qui présentent les bouteilles d’eau en plastique à usage unique comme des alternatives plus saines ou plus pratiques, sans tenir compte de leur impact environnemental ; et en adaptant la communication sur les risques aux segments comportementaux et démographiques identifiés dans cette étude».
Impacts sur la santé
Les particules de micro et de nanoplastiques proviennent de la dégradation d’articles de plastique plus gros. La taille des microplastiques va d’un micromètre (soit un millionième de mètre) à environ cinq millimètres. On mesure la taille des nanoplastiques en milliardièmes de mètre. En guise de comparaison, la circonférence d’un cheveu humain est d’environ 70 micromètres.
Les particules de nanoplastiques sont tellement infimes qu’elles peuvent entrer dans la circulation sanguine (par exemple, en franchissant la barrière intestinale) et se rendre directement aux organes. Depuis quelques années, les chercheurs en trouvent essentiellement partout là où ils cherchent dans l’organisme, des testicules au cerveau.
L’impact sur la santé humaine de ces particules est encore mal compris, mais elles interfèrent possiblement avec le fonctionnement de certains organes et avec celui du système reproducteur. Elles pourraient aussi avoir des propriétés cancérogènes, être une source de stress oxydatif et imiter l’action de certaines hormones (ce qu’on appelle des perturbateurs endocriniens).
On sait aussi que les microplastiques peuvent causer de l’inflammation, ce qui aura comme effet «d’ouvrir» des barrières cellulaires qui resteraient autrement fermées. Ces particules peuvent enfin servir de cheval de Troie à différents polluants qui adhèrent à leur surface et entrent dans l’organisme.
Les conclusions de la nouvelle étude ont été publiées par le Journal of Cleaner Production.

