Après la découverte du corps de quatre personnes âgées à l’extérieur de leur domicile, des défenseurs des droits des aînés avertissent que la province se dirige vers une crise majeure en raison du vieillissement de la population et de la pénurie de ressources en matière de soins.
Selon eux, le manque de financement substantiel des centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), des résidences privées pour personnes âgées (RPA) et des soins à domicile est au cœur du problème.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
Avec 21,7% de la population québécoise âgée de plus de 65 ans, un chiffre qui devrait augmenter régulièrement au cours des prochaines décennies, les critiques affirment que d’autres décès évitables pourraient survenir.
Les quatre décès signalés ont eu lieu en l’espace d’un mois.
Quatre décès en quatre semaines
Le 8 décembre, le corps de Jeanne Demers Gohier, âgée de 88 ans, a été retrouvé à l’extérieur de la Villagia de l’Île Paton, une RPA située à Laval.
Par la suite, son petit-fils, Marc-Olivier Naud, a raconté aux médias que ce n’était pas la première fois qu’elle quittait la résidence sans surveillance, ajoutant qu’il ne pouvait pas croire que cela se soit reproduit compte tenu du coût élevé des soins.
Il a également dit que sa grand-mère avait des difficultés à marcher depuis des années et souffrait de troubles cognitifs de longue date.
Puis, le 11 décembre, une femme de 84 ans a été découverte par un conducteur de chasse-neige dans une rue de Longueuil.
Les autorités ont par la suite qualifié cette femme de «personne vulnérable» et ont indiqué qu’elle vivait sous la garde de sa famille. On ignore toujours comment elle s’est retrouvée dehors.
Le lendemain, un homme de 78 ans qui vivait de manière autonome dans un complexe de logements locatifs à loyer modéré principalement occupé par des personnes âgées à Rosemère a été retrouvé à l’extérieur et déclaré mort peu après. La police a déclaré qu’un problème médical pouvait être en cause.
Le dernier décès, survenu le jour de l’An, s’est produit dans la municipalité de Lac-au-Saumon, dans la région du Bas-Saint-Laurent, à environ 650 kilomètres au nord-est de Montréal.
Une femme de 90 ans identifiée par CTV News comme étant Cécile St-Amand Cormier a été retrouvée dans un état critique près de sa RPA, Domaine du Lac-au-Saumon, et a été transportée d’urgence à l’hôpital où elle a été déclarée morte.
Dans sa nécrologie, sa famille a encouragé les dons à la société locale Alzheimer.
On dispose de très peu d’informations sur chaque décès et les enquêtes du coroner sont en cours.
«C’est une catastrophe en devenir. Nous y sommes déjà. Les choses vont déjà très mal», a déclaré Hans Brouillette, directeur des affaires gouvernementales et publiques du Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA), qui représente et soutient les RPA.
L’avenir ne s’annonce pas meilleur, selon M. Brouillette, qui a souligné les budgets et la planification inadéquate du gouvernement.
Absence d’évaluations et de suivis appropriés
M. Brouillette a souligné divers problèmes auxquels sont confrontées les RPA, notamment le fait que le déclin des personnes âgées avec l’âge rend leurs conditions de vie dangereuses, avec peu d’options disponibles pour améliorer les soins.
Il n’y a pas deux personnes âgées identiques, selon lui.
«Il n’y a pas d’âge précis, et c’est là toute la difficulté. Nous ne pouvons pas garantir une sécurité absolue, c’est évident», a affirmé M. Brouillette.
Il a expliqué que lorsque les personnes âgées arrivent dans une RPA, elles sont souvent autonomes et libres de prendre leurs propres décisions. Elles sont également parfois placées ou restent dans une catégorie de soins inadaptée en raison du manque de place dans les établissements offrant des soins plus importants.
Pour aggraver le problème, le déclin cognitif peut passer inaperçu par le personnel, ce qui peut conduire à des situations dangereuses, voire mortelles.
«On ne peut pas simplement étiqueter arbitrairement quelqu’un comme présentant un risque inhérent et le contrôler dans une RPA. Un directeur ou un employé d’une RPA n’a pas ce droit. Ils ne sont pas médecins et ne sont pas une autorité publique», a fait remarquer M. Brouillette.
Paul Brunet, président du Conseil pour la protection des patients, estime que le déclin cognitif a pu jouer un rôle dans les quatre décès. Il souligne toutefois que l’autonomie des personnes âgées résidant dans des RPA doit être respectée.
«J’ai reçu des plaintes de personnes tout à fait capables qui se sentent prisonnières parce qu’elles veulent sortir et rentrer quand elles le souhaitent», a indiqué M. Brunet lors d’une entrevue. «C’est donc une zone grise qui pose certains problèmes.»
Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a ajouté que certains résidents des RPA vivent avec leur conjoint, par exemple, et ne peuvent pas être déplacés de force. Il a également déclaré que la catégorisation des RPA «est basée sur les services offerts par la résidence, et non sur le niveau d’autonomie des résidents».
«Les personnes vivant dans une RPA sont considérées comme vivant à domicile. Ils ont un bail, bénéficient du droit de rester chez eux et conservent leurs droits civils, y compris le droit d’accepter ou de refuser un changement de cadre de vie», a-t-il précisé à CTV News dans un courriel.
Mais les conseils régionaux de santé (CIUSSS) omettent parfois les évaluations nécessaires, selon M. Brouillette,.
«Dans certains cas, il n’y a tout simplement pas de place, que ce soit pour des raisons budgétaires ou de capacité physique, c’est-à-dire un manque d’espace. Comment refuser une place à quelqu’un qui en a clairement besoin? On ne l’évalue pas», a-t-il dit.
Dans un communiqué, Santé Québec a soutenu que «la qualité des soins et des services fournis, ainsi que la santé et la sécurité des utilisateurs vivant dans des établissements résidentiels, sont une priorité constante».
«Les exploitants ont des obligations à remplir, et les établissements sont tenus de veiller au respect de ces directives », a-t-on ajouté.
Selon le MSSS, il existe des protocoles stricts pour les suivis et que recevoir un avis «ne signifie pas automatiquement que la personne sera relogée».
Fermeture des RPA malgré un besoin élevé
Le pré-budget 2026-2027 de la RQRA a montré qu’il y a 41% de RPA en moins dans la province depuis 2008.
Près de 700 établissements ont fermé leurs portes depuis 2018. Selon le rapport, la population québécoise âgée de 75 ans et plus, âge auquel la perte d’autonomie devient généralement plus prononcée, augmentera de plus de 350 000 personnes au cours de la prochaine décennie.
Le gouvernement a déclaré qu’il se préparait depuis plusieurs années.
Il a mis en avant le Point d’accès aux soins primaires (GAP), les améliorations apportées à la ligne téléphonique 811, Info-Santé, et les investissements dans la rénovation et la construction de CHSLD et de RPA.
Il a également réalisé des investissements pour permettre aux personnes de vieillir chez elles le plus longtemps possible.
En janvier 2024, le gouvernement a alloué 200 millions de dollars sur cinq ans pour freiner les fermetures de RPA, soulignant que plus de 500 avaient déjà fermé leurs portes au cours des cinq années précédentes.
En mars 2024, Réjeanne Jean, 79 ans, a été retrouvée morte sur le balcon de la Résidence Saint-Antoine, une résidence privée pour personnes âgées (RPA) située à Lévis, au Québec.
Selon un rapport du coroner récemment publié, Mme Jean vivait dans la section des ressources intermédiaires (RI) de la RPA dans le cadre d’un accord avec le conseil de santé de Chaudière-Appalaches (CISSS-CA), qui couvrait une partie de ses frais de logement et de soins, tandis qu’elle versait une contribution basée sur ses revenus.
Le coroner, Jean-François Bertrand, a conclu que Mme Jean était décédée d’hypothermie et que son décès aurait pu être évité si les caméras de la RPA avaient été surveillées et si la porte menant au balcon avait été équipée d’un dispositif permettant d’alerter immédiatement le personnel lorsqu’elle était ouverte.
Le rapport souligne également qu’elle souffrait de « troubles neurocognitifs majeurs », ajoutant que ces utilisateurs « se trouvent à la fois dans les RPA et les RI et, à ce titre, doivent pouvoir bénéficier des mêmes services et normes de sécurité qui protègent la vie humaine ».
Des changements déclenchés après le décès de la mère d’un député du Bloc ?
Le 20 janvier 2019, Hélène Rowley Hotte, 93 ans, mère de l’ancien chef du Bloc québécois Gilles Duceppe, est morte de froid devant sa RPA, la Résidence Lux Gouverneur, dans l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve à Montréal.
Mme Rowley Hotte, qui souffrait d’une déficience auditive, serait sortie après le déclenchement d’une alarme et se serait retrouvée enfermée dehors.
Elle est restée bloquée à l’extérieur et est morte d’hypothermie. Comme pour d’autres décès similaires, le coroner a établi que cet accident aurait pu être évité. Selon la famille de Mme Rowley Hotte, celle-ci ne souffrait d’aucune déficience cognitive.
Helene Rowley Hotte, 93 ans, est décédée le 20 janvier 2019 après s’être retrouvée coincée à l’extérieur de la résidence Lux Gouverneur.
Le coroner a formulé une série de recommandations à l’intention de la RPA, notamment l’installation d’interphones à l’extérieur des portes de secours et la désignation d’une personne chargée de surveiller les caméras de sécurité, afin d’éviter que cela ne se reproduise.
Le MSSS a déclaré qu’en 2022, le gouvernement avait modifié la législation afin de garantir que tout le personnel reçoive une formation en matière de sécurité incendie et de protection des résidents.
Dans le cadre de cette formation, les membres du personnel doivent vérifier la sécurité de chaque résident afin de s’assurer qu’ils sont tous présents après toute alarme.
Mais Micheline Germain, présidente de l’AREQ, une association représentant les retraités de la CSQ, a mentionné que ces changements ne suffisaient pas à garantir la sécurité des personnes âgées. D’autres recommandations du coroner n’ont pas nécessairement été mises en œuvre dans toutes les RPA, selon elle.
«S’il y a des recommandations du coroner, elles doivent être prises en compte. Ce qui est triste dans cette affaire, c’est qu’elles ne l’ont pas été», a-t-elle expliqué. «Il doit y avoir un cadre permanent en place.»
Elle a souligné qu’il n’y a pas assez de continuité d’un gouvernement à l’autre et que les institutions travaillent souvent en vase clos.
Le MSSS a affirmé disposer d’un financement récurrent pour les CHSLD intégré dans un cadre budgétaire structuré, d’un soutien direct aux personnes âgées par le biais du crédit d’impôt pour les services de soutien à domicile et de programmes tels que l’allocation personnalisée dans les RPA, qui sont des entreprises privées.
Les investissements dans les soins à domicile font également défaut
En l’absence d’évaluations de suivi et compte tenu des lacunes dans les protocoles de sécurité, Mme Germain a soutenu que les priorités de financement du Québec font partie du problème.
Environ 80% des fonds publics sont consacrés aux centres d’hébergement et de soins de longue durée, tandis que seulement 15% sont consacrés à l’aide à domicile, a-t-elle déclaré, malgré les preuves que le fait d’aider les personnes âgées à rester chez elles plus longtemps coûterait beaucoup moins cher.
De plus en plus de familles choisissent la cohabitation intergénérationnelle ou rapprochent leurs parents pour leur prodiguer des soins directs, a-t-elle ajouté.
«Nous investissons massivement dans les établissements d’hébergement — les CHSLD — mais pas assez dans les services de soins à domicile», a dit la présidente de l’AREQ.
«Aider les gens à rester chez eux plus longtemps coûterait beaucoup moins cher, mais nous devons investir correctement. Il existe d’excellentes mesures qui ont été mises en œuvre dans de nombreux endroits et qui ne coûtent pas cher, mais elles nécessitent des investissements. Ce n’est pas ce qui se passe actuellement.»
M. Brunet a également indiqué qu’il était favorable à ce que les personnes âgées restent chez elles le plus longtemps possible.
Bien qu’il y ait des risques, il a fait remarquer qu’avec un suivi infirmier approprié et des services adéquats de la part des centres de services communautaires (CLSC), cela améliorerait non seulement les services médicaux publics et la continuité des soins, mais aussi la qualité de vie des personnes âgées.
«Mais nous ne suivons pas cette voie. Nous ne gardons pas les gens chez eux pour nous assurer qu’ils vont bien. Si nous le faisions, nous avons des chiffres qui prouvent que les personnes âgées seraient moins malades, car elles seraient mieux suivies, auraient moins besoin d’être hospitalisées et auraient moins besoin de lits», a-t-il dit.
M. Brouillette a fait valoir que garder davantage de personnes âgées à domicile n’est pas une option viable sur le plan financier.
«Mais honnêtement, est-ce réaliste? Dans une société vieillissante comme celle du Québec, est-il réaliste qu’un travailleur consacre une partie de sa journée à une seule personne, temps de trajet compris? Cela coûte plus de 100 dollars de l’heure», a-t-il indiqué.
Il a ajouté qu’il est plus efficace de regrouper les ressources et les services comme le font les RPA, sinon cela devient trop coûteux.
«Le citoyen moyen ne peut pas se permettre de dépenser des milliers de dollars en déplacements et en temps pour des services d’aide à domicile. Et si les particuliers ne peuvent pas payer, l’État ne le pourra pas non plus, car l’État, c’est nous, les contribuables», a-t-il précisé.
Nouveaux investissements du gouvernement dans les soins à domicile
En janvier 2026, le Québec a lancé une nouvelle politique de soins de santé à domicile qui indemnisera les aidants familiaux admissibles, les reconnaissant officiellement comme prestataires de services.
La ministre de la Santé, Sonia Bélanger, a déclaré que le gouvernement investissait plus de 107 millions de dollars dans ce programme et a souligné que près de 400 000 Québécois bénéficiaient déjà d’une aide à domicile, un chiffre qui, selon elle, a considérablement augmenté ces dernières années.
Cependant, certains estiment que ces changements auraient dû être mis en place depuis longtemps, et les défenseurs de cette cause affirment que de nombreux détails restent flous.

